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Arrogance occidentale, l’UE victime collatérale (Éditorial paru dans l’édition du 24 avril)

Frappes occidentales

Quel ballot, ce Poutine ! En mars, il tente (et manque) de faire empoisonner sur le territoire britannique un ancien espion russe ayant trahi il y a dix ans, sans imaginer que les Occidentaux allaient réagir – en l’occurrence par l’expulsion de centaines de diplomates. Quelques semaines plus tard, il se tire une nouvelle balle dans le pied en laissant son allié syrien gazer « son propre peuple » dans la Ghouta, alors même que l’armée loyaliste avait déjà reconquis 95% de ce territoire tenu par les « rebelles », là encore, sans se douter un instant que les mêmes dirigeants – ici américain, anglais et français – engageraient des « représailles » sous forme de bombardements ciblés de sites syriens. Donc, à suivre la thèse officielle selon laquelle la responsabilité de l’attaque chimique ne peut être attribuée qu’à Damas et Moscou, la conclusion s’impose : une imprévoyance bornée règnerait au Kremlin.

En fait de preuves, on ne dispose à ce jour que des affirmations des services de renseignement occidentaux

De Washington à Paris en passant par Londres, on martèle qu’on a les « preuves » de la culpabilité de Bachar el-Assad. En réalité, comme dans l’affaire Skripall, on avait lesdites preuves avant même qu’une enquête soit engagée : les bombardiers ont frappé la veille de l’arrivée des inspecteurs internationaux de l’agence onusienne OIAC… En fait de preuves, on ne dispose à ce jour que des affirmations des services de renseignement occidentaux – une source, comme on le sait, au-dessus de tout soupçon. On notera incidemment que les Alliés ont officiellement ciblé des sites censés produire et stocker des armes chimiques sans envisager que celles-ci puissent de ce fait se disséminer et faire des ravages dans la population civile.

Dès lors que la souveraineté d’un pays est en jeu, la fin ne doit jamais justifier les moyens.

Par ailleurs, si, par hypothèse d’école, la responsabilité des dirigeants syriens était avérée, cela ne justifierait pas d’un seul millimètre la prétention de qui que ce soit de se poser en sheriff mondialisé, fût-ce en s’autoproclamant « communauté internationale ». Dès lors que la souveraineté d’un pays est en jeu, la fin ne doit jamais justifier les moyens. C’est à cette arrogance qu’on mesure la gravité de l’opération conjointe conduite dans la nuit du 13 avril.

La décision d’engagement relève d’une conjonction de facteurs, de la psychologie des dirigeants à des enjeux de politique intérieure (l’enquête qui se resserre autour de l’hôte de la Maison-Blanche, la recherche d’une union nationale pour le maître de l’Elysée, de même que pour la locataire de Downing Street, en difficulté sur le Brexit), en passant par les intérêts bien compris des marchands de très chers missiles, ravis de pouvoir tester en grandeur réelle leurs bijoux technologiques et d’accumuler les futures commandes.

Emmanuel Macron a levé un coin du voile en indiquant que l’opération visait à « réacquérir de la crédibilité »

Mais le facteur le plus déterminant est géopolitique. Emmanuel Macron, dans son intervention télévisée du 15 avril, a levé un coin du voile en indiquant que l’opération visait à « réacquérir de la crédibilité » afin que les partenaires occidentaux puissent gagner une place dans le jeu politico-diplomatique dont ils enragent d’être exclus. Ils constatent avec dépit que leurs espoirs de faire tomber le président syrien (« une affaire de semaines », salivait-on en 2011-2012) se sont évanouis, et que l’alliance Damas-Moscou-Téhéran est désormais en position de force, alliance à laquelle a été associé Ankara.

Le président français a du reste affirmé que les frappes avaient réussi à séparer la Turquie de la Russie, ce qui lui a valu un démenti cinglant du chef de la diplomatie turque. Le maître de l’Élysée a dû encaisser un second affront : alors qu’il a prétendu avoir convaincu Donald Trump de rester durablement en Syrie, la Maison Blanche a rétorqué qu’elle n’avait pas évolué : les militaires américains rentreront au plus tôt.

D’ores et déjà, on compte une victime collatérale : l’Union européenne. Car, en matière de politique extérieure, dès lors qu’il s’agit de prendre une initiative lourde, c’est spontanément entre Washington (hors UE), Londres (en instance de Brexit) et Paris (où le chef de l’Etat se pose pourtant en héraut de l’intégration européenne) que le coup se prépare. Et c’est seulement une semaine plus tard que les ministres des Vingt-huit ont publié un communiqué condamnant certes l’emploi de l’arme chimique, mais se gardant d’appuyer clairement l’opération militaire, tant les différences de points de vue et d’intérêts sont grandes. Confirmation que « l’Europe de la Défense », portée sur les fonds baptismaux il y a quelques mois à peine, est politiquement absurde, et opérationnellement inepte.

Enfin une bonne nouvelle.

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