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Le nouveau report du Brexit, décidé par le Conseil européen, exacerbe la colère des citoyens britanniques

Donald Tusk

Les Vingt-sept ont décidé de décaler la sortie de l’Union européenne jusqu’en octobre au plus tard. Le feuilleton semble incompréhensible, mais le fond de l’affaire est simple : une majorité de citoyens veut sortir de l’UE, une majorité de députés était opposée à ce choix.

Ce sera donc le 31 octobre. Ou bien peut-être avant. La date de sortie du Royaume-Uni, initialement fixée au 29 mars, puis une première fois décalée au 12 avril, a donc été à nouveau reportée, cette fois de six mois, d’un commun accord entre les vingt-sept dirigeants de l’UE et le premier ministre britannique.

La décision a été prise lors du Conseil européen qui s’est prolongé tard dans la nuit du 10 avril, selon la tradition typiquement bruxelloise des « sommets de crise ». Theresa May avait demandé un délai seulement jusqu’au 30 juin. Le président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk, militait en faveur d’un report beaucoup plus long, par exemple d’une année. Et ce, dans l’espoir à peine dissimulé (mais vain) que, les mois passant, le Brexit pourrait bien être enterré.

Une bonne quinzaine de chefs de gouvernement, dont Angela Merkel, partageaient cette même position. A l’inverse, le président français, soutenu par trois ou quatre des ses homologues, avait affiché son intransigeance, et affirmé qu’une sortie sans accord et sans nouveau délai était envisageable. Entre Paris et Berlin, il y avait probablement un jeu de rôles et de postures ; mais il faut aussi noter que les intérêts sont divergents, notamment en termes d’échanges commerciaux.

Le Brexit pourrait être effectif avant l’échéance annoncée si les députés britanniques approuvaient d’ici là l’accord de divorce

Le compromis trouvé coupe donc la poire en deux. Il précise que le Brexit pourrait être effectif avant l’échéance annoncée si les députés britanniques approuvaient finalement l’accord de divorce qu’ils ont jusqu’à présent refusé trois fois. Un élément nouveau est cependant apparu : Mme May vient d’engager des discussions avec le chef de l’opposition travailliste dans l’espoir de trouver un compromis susceptible de recueillir finalement une majorité parlementaire. Et si une telle issue était trouvée avant le 22 mai, le pays pourrait même se dispenser d’organiser les élections européennes qu’il s’est engagé à tenir le 23 mai. Un scrutin particulièrement baroque dans un pays en passe de quitter l’UE, quand bien même la date de sortie reste aléatoire.

Enfin, les Vingt-sept comptent sur une attitude de « bonne foi » du Royaume-Uni, qui devrait s’engager à ne pas profiter de sa présence prolongée au sein de l’UE pour perturber la vie interne de celle-ci, notamment le renouvellement de ses instances, au printemps et à l’automne, ou pour bloquer des décisions importantes. Emmanuel Macron voulait des « garanties » à cet égard, mais il s’est retrouvé quelque peu isolé : il est en effet difficile juridiquement de contraindre ou de réduire au silence un pays toujours membre, a fortiori son parlement national ou ses eurodéputés.

Le Conseil européen de juin fera le point. Et celui prévu en octobre actera les évolutions survenues dans le paysage et les décisions politiques britanniques. A ce stade, un accord entre la direction des Tories et celle du Labour paraît peu vraisemblable : d’un côté, Jeremy Corbyn a peu de raisons de faire la courte échelle à Mme May ; de l’autre, si cette dernière fait trop de concessions, elle risque l’implosion de son propre parti. Et sans accord, il et peu probable que la Chambre des Communes approuve les termes du divorce qu’elle a déjà rejetés.

Les « lignes rouges » que les Vingt-sept s’interdisaient de franchir ont été régulièrement repoussées

Cependant, force est de constater que, depuis des mois, ce qui était improbable un jour est subitement devenu possible le lendemain. Les « lignes rouges » que les Vingt-sept s’interdisaient de franchir ont été régulièrement repoussées ; et il en va de même pour la chef du gouvernement britannique. Dès lors, bien malin qui peut prédire les prochains rebondissements politiques de l’autre côté de la Manche.

Même le scénariste le plus fou n’aurait pas imaginé les rebondissements du « feuilleton » engagé il y presque trois ans. Une des conséquences est la colère qui se répand parmi les citoyens britanniques. Ceux qui avaient voté pour sortir (52%) sont scandalisés que leur décision ne soit toujours pas appliquée. Et même certains de ceux qui voulaient rester ne comprennent pas les retards et atermoiements face à un verdict incontestable. Du coup, même si l’improbable deuxième référendum dont rêvent les pro-UE depuis le résultat du 23 juin 2016 se tenait, il n’inverserait pas forcément ce dernier, contrairement à ce que suggèrent les dirigeants européens et la presse « mainstream ».

Effet boomerang

Quoiqu’il en soit, le ras-le-bol face à une histoire qui paraît sans fin se répand parmi les citoyens britanniques. Et leurs voisins continentaux, pour beaucoup d’entre eux, n’y comprennent plus rien.

Pourtant, si les rebondissements et surprises donnent l’apparence d’une insondable complexité, le fond de l’histoire peut se résumer très simplement : les électeurs anglais se sont majoritairement exprimés pour sortir, mais une majorité de leurs députés était d’avis inverse. Et une partie de ceux-là ne rêvent que de remettre en cause le verdict populaire.

Quant aux dirigeants européens, certains continuent à espérer pouvoir inverser ce dernier, comme ils l’avaient fait en France et aux Pays-Bas, au Danemark et en Irlande. Sauf que l’époque n’est plus où les peuples se résignaient à ce déni de démocratie : depuis quelques années, l’Union européenne suscite des réticences nouvelles, voire un rejet croissant.

la priorité des chefs d’Etat et de gouvernement a d’emblée été de tout faire pour « pourrir la vie » des Britanniques

En tout cas, la priorité des chefs d’Etat et de gouvernement, comme de Bruxelles, a d’emblée été de tout faire pour « pourrir la vie » des Britanniques afin de dissuader d’autres peuples d’emprunter la même voie. Un peu comme quand un membre veut sortir de la secte : celle-ci n’hésite pas à employer tous les moyens pour le « punir » (menaces, chantage, attaques…) et dissuader ainsi d’autres velléités.

Mais en accumulant ainsi difficultés, imbroglios et menaces sur le chemin choisi par les Anglais, les dirigeants européens subissent désormais un « effet boomerang » : c’est toute la vie institutionnelle de l’UE qui se trouve phagocytée et minée par le Brexit. Pire : de l’aveu même de certains proches d’Emmanuel Macron, le spectacle conforte l’impression que la Grande-Bretagne est retenue contre son gré, et renforce ainsi le sentiment – à quelques mois des élections européennes – que l’Union est une « prison des peuples ».

L’image n’est pas très éloignée de la réalité. Dès lors, le problème de Bruxelles pourrait bien un jour s’aggraver : il ne s’agira plus seulement de retarder l’évasion d’un détenu, mais bien d’empêcher une mutinerie générale.

Toute l’analyse et les détails dans l’édition de Ruptures à paraître fin avril. Il n’est pas trop tôt, ni trop tard, pour s’abonner

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  • ubersender

    Il s’agit d’une manœuvre dilatoire ayant pour seul objectif d’amener, grâce au nouveau délai institué, les Anglais à devoir soit se prononcer à nouveau, soit abandonner le Brexit, comme « l’accord » signé avec Thérésa May le prévoit expressément. Nous attendons une réaction salutaire du peuple britannique ainsi pris en otage par ses dirigeants ; il peut compter sur le soutien sans faille du peuple français.

  • ubersender

    Actualité oblige, la démission de Mme Thérésa May bouscule le jeux de pronostics sur le Brexit. Les européistes qui ont semé le trouble et la confusion sur la sortie du Royaume Uni ont gagné une manche en paralysant le processus en prévision de la campagne des législatives européennes. Sauf que le boomerang leur revient en pleine figure avec un score annoncé – et non publié pour cause d’impartialité – pour le parti pro-Brexit de Nigel Faradje, qui laisse penser qu’un second référendum, quasiment accepté par Thérésa May, donnerait une majorité absolue aux brexiters, contrairement à ce que nous annonçait la propagande européiste. Le futur premier ministre britannique sera pro-brexit et la sortie interviendra le 31 octobre avec ou sans accord.