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Interdite de siéger à Bruxelles, Sylvie Goulard fait figure de bouc commissaire

Une gifle pour l'Elysée

Sylvie Goulard ne sera donc pas Commissaire européen. Personne n’avait vraiment vu venir le vote des eurodéputés rejetant la candidate française (par 82 voix contre 29), coup de théâtre qui a pris Emmanuel Macron par surprise.

Les griefs mis en avant par les europarlementaires pour barrer la route à l’éphémère ministre française des Armées (un mois dans le premier gouvernement du quinquennat Macron) concernent d’une part des emplois précédemment rémunérés par l’europarlement mais utilisés au profit de son ancien parti, le Modem (affaire pour laquelle elle pourrait être mise en examen, ce qui n’est pas encore le cas) ; et d’autre part des rémunérations mensuelles supérieures à 10 000 euros pour un travail de consultant au service de la fondation américaine Berggruen (Ruptures avait été l’un des premiers à révéler la nature de cet institut).

Il faut balayer d’emblée l’explication risible selon laquelle l’europarlement, par son vote, aurait fait triompher l’« éthique » et la morale

Il faut pourtant balayer d’emblée l’explication risible mise en avant par des élus de tous bords (hors LREM), selon laquelle l’europarlement, par son vote, aurait fait triomphé l’« éthique » et la morale. Si tel était le cas, on comprend mal pourquoi d’autres candidats, bien plus plombés que Mme Goulard, auraient, eux, été validés avec les honneurs.

Pour ne prendre qu’un exemple, Josep Borrell, l’actuel ministre espagnol des Affaires étrangères a été adoubé par les europarlementaires pour prendre, au 1er novembre, le poste de Haut représentant de l’UE pour la politique extérieure. Or il avait été condamné l’année dernière dans son pays à 30 000 euros d’amende pour délit d’initié. Un peu plus tôt dans sa carrière, il avait dû renoncer à prendre la tête du Parti socialiste espagnol (PSOE) après des scandales de fraude fiscale. Les eurodéputés ne lui en ont pas tenu rigueur, ils lui ont juste humblement demandé de revendre son portefeuille d’actions actuel (de la firme pétrolière Iberdrola, du chimiste Bayer-Monsanto et d’autres…). Ils l’ont même acclamé debout à l’issue de son audition. Il est vrai qu’il a promis de promouvoir une attitude plus dure vis-à-vis de Moscou, et un renforcement des capacités militaires de l’UE…

Deux indices

Les conséquences de ce vote surprise pourraient aller au-delà d’un incident mettant en ébullition la petite bulle bruxelloise, mais qui n’intéresse que cette dernière. Deux indices, notamment doivent éveiller l’attention.

A commencer par la réaction à chaud du président français, manifestement estomaqué de la mauvaise manière faite à sa protégée, et de l’humiliation ainsi infligée à sa propre personne. Sous le coup de la colère, il a involontairement révélé des détails qui auraient dû rester confidentiels.

Selon lui, la candidature de Mme Goulard avait été validée (et même choisie avec enthousiasme parmi trois noms) par la future présidente de la Commission, l’Allemande Ursula Von der Leyen. Cette dernière lui aurait en outre assuré avoir obtenu l’accord des trois groupes les plus importants de l’europarlement : le PPE (droite européenne, dont LR pour la France et la CDU pour l’Allemagne), S&D (social-démocrate) et Renaissance (Libéraux, dont les eurodéputés LREM). Le maître de l’Elysée estime donc avoir été trahi.

« eh, les gars, on va la flinguer dans ce vote, mais ne le dites pas jusqu’à ce que ce soit fait »

Un sentiment corroboré par un tweet interne au groupe PPE qui est malencontreusement apparu publiquement avant d’être précipitamment effacé. Le responsable de la communication de ce groupe s’adressait ainsi à ses troupes : « eh, les gars, on va la flinguer dans ce vote, mais ne le dites pas jusqu’à ce que ce soit fait ».

Pour comprendre cet échantillon de haute politique certainement éthique, il faut rappeler le contexte. Lors du Conseil européen de fin juin, les chefs d’Etat et de gouvernement s’étaient écharpés sur le nom du successeur de Jean-Claude Juncker. Certains étaient attachés au principe selon lequel le chef de file du parti arrivé en tête aux élections européennes de mai devait prendre la tête de la Commission européenne, un principe défendu bec et ongles par une large majorité d’eurodéputés. Malgré un fort recul, le PPE restait la première formation, et insistait donc pour que son candidat, l’Allemand Manfred Weber, soit désigné.

Mais Emmanuel Macron a tout fait pour barrer la route à celui-ci. Dans ce but, il a proposé le nom d’une proche de la chancelière allemande, en l’occurrence Mme von der Leyen, alors ministre de la Défense. Celle-ci étant elle-même membre de la CDU, le parti d’Angela Merkel, cette dernière a accepté cette solution, finalement validée par le Conseil européen. Puis, l’europarlement a entériné ce choix en juillet, mais à une très courte majorité. M. Weber n’avait en effet toujours pas digéré d’avoir été écarté, et pas mal de ses amis ont traîné des pieds pour adouber Mme von der Leyen.

Surtout, un grand nombre d’europarlementaires, toujours avides de faire valoir leurs prérogatives et imbus de l’importance qu’ils croient avoir, ont gardé une dent contre le président français, coupable d’avoir cassé le mode de désignation qui avait leur préférence. Cette rancœur s’est logiquement exprimée contre la protégée de l’Elysée, qui fait ainsi figure de bouc émissaire.

Et ce, d’autant plus que deux autres candidats avaient, quelques jours plus tôt, également été invalidés par des votes : le Hongrois Laszlo Trocsanyi, qui aurait dû hériter du portefeuille de l’élargissement ; et la Roumaine Rovana Plumb, pressentie pour les transports. Le premier est issu du PPE, la seconde est sociale-démocrate. Ces deux groupes se sentaient donc fondés à considérer que le groupe libéral, le troisième groupe constituant la majorité implicite au sein de l’hémicycle de Strasbourg, ne pouvait être le seul à passer entre les gouttes.

Ce n’est donc ni l’« éthique », ni les divergences politiques de fond qui ont provoqué coups bas, vengeances et rétorsion dans les cercles dirigeants de l’UE, mais bien plutôt jeux de pouvoir entre europarlement et Conseil d’une part, et contradictions entre Etats membres d’autre part.

S’il devait s’avérer que la chancelière était informée et a laissé faire, alors le psychodrame dans la bulle bruxelloise se transformerait en un affrontement franco-allemand

Car une question notamment reste à éclaircir : Manfred Weber et son groupe PPE, en particulier les Allemands au sein de celui-ci, ont-ils préparé leur attentat anti-Goulard sans en avertir la chancelière ?

S’il devait s’avérer que cette dernière était informée et a laissé faire, alors le psychodrame dans la bulle bruxelloise prendrait une tout autre dimension, celle d’un grave affrontement franco-allemand. Et ce, dans un contexte où les sujets de dispute entre Paris et Berlin se sont multipliés dans la dernière période. Voilà qui ne manquerait pas de déstabiliser encore un peu plus l’Union européenne, au moment même où celle-ci ne cesse de vaciller.

 

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  • Didier Lagasse de Locht

    L’argument qu’il y aurait plus pourri que Goulard… est le symptôme d’un délabrement moral profond de ceux qui utilisent cet argument et de ceux qui arrivent au pouvoir !

    LAMENTABLE !