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L’émouvant enthousiasme de Sylvie Kauffmann (édito paru dans l’édition du 29/01)

Londres

« Nous sommes tous des pro-européens ». Tel est le titre – mi-provocateur, mi-méthode Coué – d’une récente chronique (18/01/18) de Sylvie Kauffmann, directrice éditoriale au Monde. Son propos n’est pas de rassurer sur l’état d’esprit de ses confrères – nul n’était inquiet à cet égard – mais de proposer une subtile analyse : les adversaires de l’intégration européenne seraient désormais rattrapés, les uns après les autres, par cette inévitable évidence : hors l’UE, point de salut.

Point de départ de la démonstration : Nigel Farage, l’ancien chef du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), « non content d’avoir plongé son pays dans le chaos (…) se déclare aujourd’hui en faveur d’un second référendum sur le Brexit », aveu, selon elle, que « les Brexiters ont perdu la bataille des cœurs et des esprits ».

La Grande-Bretagne plongée dans le « chaos » ? La suggestion d’un pays dévasté par d’inextricables tourments prend un petit air de « fake news » depuis que l’ancien premier ministre, David Cameron, a confié que le Brexit – dont il fut le principal adversaire – n’est nullement la catastrophe annoncée… Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’à Bruxelles (mais aussi tout particulièrement à Paris), on s’échine à imposer des conditions punitives aux Anglais afin, précisément, d’inculquer cela urbi et orbi : la sortie de l’UE, c’est l’enfer. Mais sans convaincre, manifestement, les Britanniques, qui restent sensiblement constants quant à leur vote, selon de nombreuses études.

L’éditorialiste entame ensuite un tour du Vieux continent : le Premier ministre hongrois, ses collègues tchèque et surtout slovaque, et même le gouvernement polonais : tous affichent désormais leur loyauté à l’égard de l’Union européenne, affirme-t-elle triomphante. La démonstration serait assurément convaincante si les uns et les autres avaient soudain abjuré leurs velléités de sortir de l’Union. Las, aucun d’entre eux n’a jamais avancé une telle intention… Si leur rhétorique est souvent critique vis-à-vis de Bruxelles, elle est régulièrement accompagnée d’un plaidoyer en faveur de l’« idée européenne » (idée dans leur cas, il est vrai, sonnante et trébuchante).

Quant au « populiste » FPÖ désormais associé au pouvoir à Vienne, il y a beau temps qu’il a renoncé ne serait-ce qu’à exiger un référendum, à l’instar du Front national français qui n’a à aucun moment prôné quelque Frexit que ce soit.

« Que serait la petite Hongrie, seule, hors de l’Union ? », s’interroge la chroniqueuse du Monde épouvantée

Mais pour la chroniqueuse du Monde, c’est l’évidence : ces ralliements supposés illustrent le fait qu’« il fait nettement meilleur à l’intérieur de l’UE qu’à l’extérieur ». A fortiori pour les petits pays : « que serait la petite Hongrie, seule, hors de l’Union ? », s’interroge-t-elle épouvantée. Une question qui ferait peut-être sourire en Suisse (8,4 millions d’habitants), en Norvège (5,2 millions), ou encore en Islande (340 000, où même les partis favorables à l’UE ont dû promettre qu’ils n’exigeaient plus la reprise des négociations d’adhésion, tant cette perspective est impopulaire…).

Sylvie Kauffmann est plus habituée à s’entretenir avec les élites mondialisées dans le cadre cossu de Davos qu’à prendre un café avec les ouvriers de Whirlpool à Amiens, de Siemens à Dresde, ou des chantiers navals du Pirée. Ce qui lui donne peut-être l’impression que les peuples du continent se sont mis à applaudir en cadence la grande aventure européenne. Mais un détail parmi tant d’autres a dû lui échapper : l’homme qui a conduit les sociaux-démocrates allemands à leur plus grande défaite historique n’est autre que Martin Schulz, ancien président de l’europarlement et figure emblématique de l’intégration européenne flamboyante. Décidément, même outre-Rhin, l’euro-enthousiasme populaire est plus modéré chez les citoyens qu’au sein de la caste dirigeante…

« Nous n’allons pas faire de référendum sur la sortie de la France de l’Union européenne, ça, je puis vous l’assurer » – Ségolène Royal

La chronique se conclut par un « constat » qui se veut sans appel : « L’Europe, on l’aime ou on la quitte ? Visiblement, ces temps-ci, on ne la quitte pas ». Ce qui est surtout visible, chère consœur, c’est qu’on se garde bien de poser la question – sauf au Royaume-Uni, avec le résultat que l’on sait. Comme le martelait avec une obtuse candeur Ségolène Royal peu après le scrutin britannique : « nous ne ferons pas l’erreur de David Cameron, rassurez-vous. Nous n’allons pas faire de référendum sur la sortie de la France de l’Union européenne, ça, je puis vous l’assurer ».

Dix-huit mois plus tard, « nous sommes tous (devenus) des pro-européens ». Ne serait-ce pas, alors, le moment idéal pour interroger les électeurs ?

Pierre Lévy

Ces enjeux seront débattus lors des Rencontres que Ruptures organise le 9 février à l’ENS, avec des invités de choix, sur le thème : Qui décide, qui influence ? Qu’en est-il de la « souveraineté européenne » vantée par l’homme qui se compare à Jupiter ?

Il est vivement conseillé de s’inscrire dès maintenant :
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