Opinions

Pour une renationalisation d’Aéroports de Paris

Il faut insister sur les enjeux en matière de souveraineté et de sécurité pour mobiliser contre la privatisation des Aéroports de Paris. Et exiger la renationalisation de cette infrastructure essentielle.

Par Benoît Martin,
Secrétaire général de la CGT-Paris

Le 22 juillet 2005, deux mois à peine après le référendum du 29 mai sur la Constitution européenne, le groupe Aéroports de Paris (ADP) était privatisé, sous la présidence Chirac et le gouvernement de Villepin. L’établissement public était transformé en société anonyme, l’Etat devenant l’actionnaire majoritaire. C’était une nouvelle étape dans la privatisation du secteur des transports lancée par le gouvernement Jospin avec Air France, les autoroutes et le fret ferroviaire.

Quelques années plus tard, au 31 décembre 2018, le capital d’ADP était composé de l’Etat français (50,6%), d’investisseurs institutionnels (21,9%), de Vinci (8%), de Royal Schiphol Group (aéroport d’Amsterdam, 8%) et de quelques autres actionnaires, dont les salariés d’ADP (1,6%). Au même moment, la multinationale cotée en Bourse qu’est ADP détenait des participations dans les aéroports d’Amsterdam-Schiphol et d’Istanbul-Atatürk. A ce jour, le groupe ADP gère 24 aéroports répartis dans 13 pays !

Les Gilets jaunes contre la privatisation

La loi « Pacte » du 22 mai 2019 a prévu de faire passer la part de l’Etat sous la barre des 50%, permettant la privatisation totale de la société aéroportuaire. L’arc politique large, formé des groupes d’opposition à Emmanuel Macron, a activé au printemps 2019 le Référendum d’initiative partagée (RIP) pour tenter de mettre en échec la privatisation totale d’ADP. Au total 248 parlementaires de gauche comme de droite ont permis cet événement politique.

Au même moment, le mouvement des Gilets jaunes était majoritairement favorable au RIP pour empêcher la privatisation totale d’ADP, bien que des gilets jaunes aient pointé les inconvénients de ce RIP bien plus restrictif que le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) qu’ils revendiquent depuis le début de leur mouvement.

Des arguments naïfs et faibles

Pour promouvoir le RIP, des organisations syndicales, associatives et politiques, toutes classées à gauche, mènent actuellement campagne, difficilement. Les difficultés tiennent au processus du RIP lui-même, à la nécessité de dépasser les 4,7 millions de soutiens à apporter d’ici le 12 mars 2020 sur le site du ministère de l’Intérieur. Ce seuil donne le vertige et génère un grand doute sur la possibilité d’atteindre l’objectif. Ce doute alimente à son tour une résignation qui convient parfaitement au pouvoir politique. Les autres difficultés tiennent à l’hétérogénéité des motivations des organisations et mouvements qui soutiennent le RIP.

Parmi les arguments entendus en faveur du RIP, émerge l’idée qu’il serait idiot de brader au privé un bijou de famille, actif stratégique de surcroît, qui rapporte tant de dividendes à l’actionnaire principal, l’Etat. L’argument est faible et naïf. Faible au regard des vrais enjeux que représentent des aéroports internationaux ; naïf puisque c’est justement la haute rentabilité économique qui attire les investisseurs privés.

Comment pourrait-on justifier que les rôles de police et de sécurité aérienne soient exercés sur des lieux privatisés ?

Quels sont les enjeux stratégiques des aéroports de Roissy, d’Orly et du Bourget ? Déjà, ce sont des lieux frontières, n’en déplaise aux sans-frontiéristes ! Les voyageurs et les marchandises transitant par ces aéroports sont soumis à des contrôles douaniers et policiers. Etre sur un territoire national suppose de respecter les lois qui y sont en vigueur. Changer de territoire national n’est donc pas neutre. Par ailleurs, le droit international, dont celui issu de l’Organisation de l’aviation civile internationale fixe les règles communes découlant de la coopération entre Etats. Cet élément fait le lien avec un autre enjeu majeur, celui de la sécurité aérienne. Comment pourrait-on justifier que les rôles de police et de sécurité aérienne soient exercés sur des lieux privatisés ?

Pour une renationalisation d’ADP

De plus, les arguments en faveur d’une maîtrise publique des transports et de la logistique forment un enjeu renforcé dans une période ou la question multimodale est tant mise en avant, avec raison. Or les aéroports de Paris sont des noeuds (hubs dans la langue de Shakespeare) multi-modaux essentiels, et qui n’ont pas fini d’évoluer en fonction soit des politiques publiques, soit des intérêts privés de court terme…

Last but not least, le syndicaliste que je suis est aussi convaincu que la mise en échec de la privatisation d’ADP et la perspective d’une re-nationalisation permettront de préserver et d’améliorer tant les garanties statutaires que les effectifs des personnels d’ADP.

Ce tabou sur le rôle de l’UE est une constante des organisations habituelles du mouvement syndical et social

Or aucune organisation ne soutient la re-nationalisation d’ADP. A ma connaissance, personne ne parle des directives et des traités européens dans la bataille idéologique autour du RIP d’ADP. Ce tabou sur le rôle de l’UE est une constante des organisations habituelles du mouvement syndical et social. Pour donner un peu d’ambition à la campagne, je pense qu’il faut un double effet Agora afin d’amener une communauté de citoyens amenée à délibérer sur les questions aéroportuaires : premièrement gagner le RIP et deuxièmement gagner la nationalisation. A cet effet Agora doit s’ajouter un effet Communiste : Aéroports de Paris doit redevenir un bien commun retiré de la logique du profit.

La privatisation de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, menée par Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre de l’Economie, en 2014, est un vrai scandale

Pour convaincre le plus grand nombre, outre les arguments théoriques, il faut savoir s’appuyer sur des réalités bien établies. La privatisation de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, menée par Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre de l’Economie, en 2014, est un vrai scandale. Ses amis chinois, qui ont acheté 49,9% des actions, n’ont en rien eu l’attitude d’un copropriétaire stable et vertueux !

Autre problème politique de taille, le mensuel Alternatives Economiques relevait récemment : « Exploitant les aéroports de Lyon, Clermont-Ferrand, Grenoble et Chambéry, Vinci Airports a siphonné la bagatelle de 44 millions d’euros de dividendes en trois ans, comme l’a découvert Mediacités. Et ce, alors que ces infrastructures restent biberonnées à l’argent public. » Il est temps de marquer un coup d’arrêt à ce pillage des biens publics !

Pour signer afin d’obtenir le référendum, ici le site officiel.

Les analyses publiées dans la rubrique Opinions constituent des contributions aux débats. Elles n’engagent pas la responsabilité de la rédaction du site.

Prochain article à paraître dans la rubrique Opinions :
Comment la France bafoue l’existence de l’Etat syrien,
par Michel Raimbaud, ancien ambassadeur

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  • ubersender

    Je ne vois pas comment notre aimable contributeur syndicaliste peut qualifier d’argument « faible et naïf » l’argument tiré du montant des ressources perçues comme dividendes par l’Etat au titre de sa participation dans ADP « puisque c’est justement la haute rentabilité économique qui attire les investisseurs privés » nous dit-il. Cette « haute rentabilité » m’apparaît au contraire comme un argument décisif contre la privatisation puisqu’elle se traduirait par une nouvelle perte de ressources, sur le long terme – comme les autoroutes – pour l’Etat et que les services publics en pâtiraient en retour. Ce qui vaut pour aéroport de Toulouse où Vinci a « siphonné 44 millions d’euros de dividendes en trois ans » vaut également, me semble-t-il, pour ADP … Il est vrai par ailleurs que les syndicats s’évertuent à ignorer volontairement le fait que ces privatisations découlent directement des grandes orientations de politique économique européennes, que de fiéfés menteurs déguisés en « experts » nous présentent régulièrement comme « non-contraignantes » ; comme celles relatives à la transformation de notre régime de retraites ou le massacre organisé de notre droit du travail ! Nos chers syndicalistes, qui n’oublient pas cependant de « siphonner » quelques millions d’euros annuels à la Confédération Européenne des Syndicats (CES), se gardent bien, on les comprend, de s’attaquer à ce monstre technocratique et anti-démocratique qu’est devenue l’UE. Ce sont en réalité les complices objectifs de Macron. Nous attendons qu’ils nous démontrent le contraire.

    • MD

      A propos de la CES et de l’UE je suis d’accord avec vous si vous parlez des directions syndicales. Cependant il existe de nombreux syndicalistes qui sont favorables à la sortie de l’Union européenne et qui, de plus n’ont jamais donné leur accord pour que leur syndicat adhère à la CES. Donc n’incriminons pas ceux qui ne sont pas d’accord avec leur direction syndicale et soutenons ceux qui les contestent !