Sur la scène internationale, des développements inimaginables, et souvent tragiques, se succèdent à un rythme effréné. Leur centre de gravité se situe le plus souvent à la Maison Blanche.
De l’enlèvement quasiment mafieux du président vénézuelien à la volonté affichée d’annexer le Groenland, pourtant sous souveraineté du fidèle allié danois, en passant par la menace d’intervenir brutalement pour faire tomber le pouvoir iranien, et par quelques bombardements en Syrie et au Nigéria, Donald Trump « fait le show », comme il l’affectionne.
Dans cet incroyable maelström, un événement – ou plutôt un non-événement – passe inaperçu : l’Union européenne s’avère incapable de prendre position sur un seul des dossiers stratégiques en cours. Ce n’est nullement un problème, au contraire, et encore moins un drame. Sauf naturellement pour la bulle bruxelloise et pour tous ceux qui n’ont cessé de rêver à l’émergence d’une « Europe puissance ».
L’UE n’a jamais fait figure de joueur qui compte. C’est encore plus manifeste aujourd’hui qu’hier, et c’est tant mieux. Le fait que la présidente de la Commission sillonne sans cesse la planète – en Syrie, en Jordanie, au Liban, en Angola, au Paraguay… – n’y change rien
En 2022, quand Moscou a lancé ce qu’il a baptisé son « opération militaire spéciale » en Ukraine, le Conseil européen avait voulu afficher son unité face à la Russie. Cela n’a pas duré. L’adoption de près de vingt paquets successifs de sanctions n’a pas réussi à dissimuler le désaccord grandissant de plusieurs capitales.
Ce fut d’abord le premier ministre hongrois qui l’a affirmé : cette guerre ne devrait pas être alimentée par l’UE au profit de Kiev. Viktor Orban, qui fait traditionnellement figure de « mouton noir » à Bruxelles, a ensuite été rejoint par son homologue slovaque, Robert Fico. Et, à la faveur des élections tchèques d’octobre 2025 qui a vu revenir au pouvoir Andrej Babis, ce dernier a rallié son pays au camp qui prône un apaisement avec Moscou, au grand dam des capitales les plus bellicistes.
Bruxelles a à peine eu le temps de se résigner à cette fronde orientale qu’un nouveau pays a à nouveau fragilisé « l’unité européenne ». Lors du Conseil européen du 18 décembre dernier, la Belgique a fait capoter le projet de « prêt de réparation » que la Commission avait élaboré en faveur de Kiev. Le chef du gouvernement, Bart de Wever, n’a certes pas rallié le camp de la paix par conviction, mais s’est opposé à une mesure qui aurait pu être assimilée à une appropriation des avoirs russes gelés, avec tous les risques juridiques et financières induits.
L’activisme de Washington provoque des réactions disparates au sein des capitales européennes
L’Ukraine n’est pas le seul point de friction. L’activisme de Washington ne cesse de provoquer des réactions disparates voire contradictoires au sein des capitales européennes.
A commencer par la publication, le 5 décembre, de la « stratégie nationale de sécurité » qui définit les priorités planétaires de l’Oncle Sam. L’UE y est humiliée : son statut d’allié historique y est remis en cause, et elle se voit prédire un « déclin civilisationnel » découlant de son abandon, selon le document, des valeurs occidentales – de la place de la famille à la liberté d’expression. Et l’Oncle Sam annonce son intention de soutenir les partis « patriotes » du Vieux continent, c’est-à-dire ceux qui y sont catalogués à l’extrême droite.
Face à ce défi en règle, c’est peu de dire que les capitales européennes ne réagissent pas de la même manière. A Paris comme à Berlin, on se scandalise, mais plus ou moins discrètement car il faut ménager la susceptibilité de Donald Trump dont Emmanuel Macron et Friedrich Merz espèrent plus de soutien dans le dossier ukrainien. Certains au contraire, de Rome à Budapest, jubilent de voire leurs thèses rejointes par la Maison Blanche. Polonais et Baltes maintiennent une fidélité aveugle à l’atlantisme. D’autres encore adoptent un silence gêné.
Avant même la publication du texte des stratèges américains exprimant leur ambition impériale, la reddition humiliante d’Ursula von der Leyen, fin juillet 2025 face à Donald Trump, est restée dans toutes les mémoires, accentuant ainsi les conflits au sein des Vingt-sept : la présidente de la Commission avait accepté 15% de droits de douane US sur la plupart des exportations européennes tout en concédant l’abolition des taxes réciproques.
Tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont divergents
Les derniers événements ont illustré de manière caricaturale l’impotence de l’UE. Sur l’Ukraine, plusieurs formats se sont succédé pour soutenir Kiev : le groupe dit « E3 » rassemblant la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni… ce dernier n’étant plus membre de l’Union ; mais aussi la « coalition des volontaires » rassemblant 35 pays, dont le Canada, mais dont plusieurs Etats de l’UE sont absents. Il faudrait aussi citer le groupe qui agglomère l’Italie et l’Espagne au « triangle de Weimar » (France, Allemagne, Pologne). Et la liste n’est pas exhaustive.
Le seul format qui n’est pas apparu est… une déclaration commune des Vingt-sept. Il en va de même en réaction au coup de force perpétré par les forces spéciales états-uniennes à Caracas. L’Italie a salué une « action défensive » tandis que l’Espagne déplorait le viol du droit international. Toute une gamme de positions est apparue entre ces deux visions.
Quant aux menaces d’appropriation du Groenland proférées par Donald Trump, elles ont donné lieu à une déclaration de sept pays (France, Allemagne, Italie, Pologne, Espagne, Royaume-Uni, Danemark) affirmant que le Groenland « appartient à son peuple ». Quelques jours plus tard, huit pays, dont deux n’appartenant pas à l’UE, ont affiché leur intention d’envoyer quelques militaires sur place (Danemark, Finlande, France, Allemagne, Pays-Bas, Suède, Norvège et Royaume-Uni.) et sont désormais menacés de représailles de Washington.
Mais, là aussi, le format UE à vingt-sept Etats membres a disparu. Il semble même que les capitales signataires aient… oublié de solliciter la Commission européenne. Quoiqu’il en soit, un Conseil européen extraordinaire est convoqué pour le 22 janvier. D’ores et déjà l’Italie et la Slovaquie ont exprimé des tonalités non consensuelles.
Faut-il rappeler que la Commission devait favoriser, selon les vœux de sa présidente (photo) exprimés en 2024, l’émergence d’une UE « plus géopolitique ». On en est plus loin que jamais. Et pour cause : tant la culture historique et politique que les intérêts des différents Etats membres sont différents, voire divergents. Les faire entrer dans un moule unique, au seul prétexte de leur proximité géographique, est une aberration.
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