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Insoumission accomplie ? (éditorial paru dans l’édition du 28/06)

Jean-Luc Mélenchon et Alexis Tsipras

Fin de partie. Après des mois de campagne, quelques grandes tendances se dégagent des quatre tours des élections. A commencer par une abstention record au sein de laquelle le refus de vote prend une place notable. D’autre part, les urnes, qui avaient offert en avril une reconduction sans gloire au maître de l’Elysée, ont infligé, en juin, un retentissant revers à ses amis politiques. A l’inverse, le Rassemblement national, fort d’un score en nette hausse à la présidentielle, a transformé l’essai deux mois plus tard et apparaît comme la seule force politique en progrès.

Enfin, la NUPES, créée par Jean-Luc Mélenchon qui a agrégé ses modestes alliés autour des Insoumis et feint de viser Matignon, a réussi à transformer une stagnation en voix (si l’on compare avec les scores cumulés en 2017 par les partis alliés) en percée en sièges – plus modeste cependant qu’espéré par les stratèges de LFI. Une partie décisive de l’électorat de cette dernière se recrute désormais parmi les couches aisées intellectuelles des centres-villes, celles-là mêmes qui avaient majoritairement assuré la percée d’Emmanuel Macron il y a cinq ans. Et dont l’insoumission reste résolument dans les limites de l’idéologie dominante, en l’occurrence euro-écolo.

Force est de constater une nouvelle fois l’absence de débat sur l’intégration européenne. La publication par Bruxelles, le 13 juin, des « recommandations par pays » aurait pourtant dû fournir une ultime occasion de mettre en lumière le rôle déterminant de l’UE dans l’austérité imposée. La Commission demande notamment à la France de « se tenir prête à adapter les dépenses courantes à l’évolution de la situation ; (…et de) réformer le système de retraite ».

Certes, les Insoumis avaient inscrit la possibilité de « désobéissance » à l’UE. Ce qui avait amené la Macronie à dénoncer la volonté supposée des dirigeants nupessiens de « sortir de l’Europe ». Dieu nous en garde, avaient en substance rétorqué ces derniers, qui n’ont eu de cesse de minimiser la portée de cette « désobéissance » envisagée. Du reste, ont-ils argué, tant la France que Bruxelles font déjà des entorses à leurs propres règles – un rappel qui dégonflait illico la portée subversive de cette illusoire insoumission. Pour Pierre Khalfa, un idéologue proche de LFI, l’UE a deux visages : celui des politiques néolibérales, un contenu qu’il faut combattre ; et celui des valeurs et des institutions communautaires, qui doivent s’imposer aux souverainetés nationales : « il est bon que l’existence des droits démocratiques soit garantie au niveau européen et ne puisse pas être remise en cause par une Cour constitutionnelle nationale » écrivait ainsi l’intellectuel dans une tribune parue dans Le Monde (03/06/22). Bref, dégagée de sa gangue néolibérale, la soumission des peuples à une autorité supranationale est bienvenue.

« Si nécessaire, on trouvera le moyen de transposer le droit européen par voie de décrets et non de lois » – Alain Lamassoure

C’est dans ce contexte qu’Alain Lamassoure a commenté la possible paralysie de l’Assemblée nationale. L’ancien ministre des affaires européennes formula négligemment cette suggestion : « si nécessaire, on trouvera le moyen de transposer le droit européen par voie de décrets ». Apparemment, ça n’a choqué personne, tant il semble naturel que l’ordre bruxellois prévale sur la représentation nationale.

Si, par hypothèse d’école, la coalition dirigée par Jean-Luc Mélenchon l’avait emporté, la configuration politique aurait évoqué celle qui prévalut en Grèce à l’issue des élections de janvier 2015 : Alexis Tsipras devint premier ministre après avoir mené une campagne anti-austérité, tout en affichant son refus de quitter le giron communautaire. Après quelques mois de bras de fer avec Bruxelles, le chef du gouvernement provoqua en juillet un référendum sur les politiques restrictives imposées par l’UE, le gagna… et finit par capituler, deux semaines plus tard, en acceptant le mémorandum qui scella des reculs sociaux d’une brutalité sans précédent. L’ultime argument de M. Tsipras était qu’il fallait à tout prix préserver l’appartenance à l’Union européenne.

Cet attachement est partagé par les composantes de la NUPES. La seule inconnue réside dans le délai qu’eût pris l’abdication en cas de victoire mélenchonesque le 19 juin. A tout prendre, la poursuite du règne macronien comporte au moins l’avantage de ne point porter d’illusions. D’autant que la prévisible détresse parlementaire du président qui a placé son règne sous la bannière européenne laisse finalement ouvert un espace pour débattre d’une option plus cruciale que jamais : accomplir réellement l’insoumission.

C’est-à-dire réaliser la rupture avec l’UE.

Pierre Lévy

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