Un accord de cessez-le-feu entre Washington et Téhéran a été annoncé dans la nuit du 7 au 8 avril. Négocié sous le patronage du Pakistan, il prévoit deux semaines d’arrêt des hostilités pour entamer des négociations basées sur le plan iranien en dix points.
Parmi ces points figurent le déblocage du détroit d’Ormuz (carte ci-dessus), mais également le contrôle futur de celui-ci par l’Iran. La levée des sanctions contre Téhéran est aussi à l’ordre du jour, de même que la reconnaissance explicite son droit d’enrichir l’uranium.
Autant de principes jugés inacceptables par Donald Trump il y a quelques jours à peine. Ce dernier a beau proclamer une « victoire complète et totale », cela ressemble plutôt à un sauve-qui-peut américain, finalement décidé par peur de l’enlisement qui s’annonçait – et qui promettait une débâcle électorale pour le parti présidentiel en novembre prochain.
Même les médias les moins suspects d’indulgence vis-à-vis des autorités de Téhéran l’ont ouvertement constaté : l’accord rendu public jeudi matin a été conclu « aux conditions iraniennes ».
Il faut bien sûr prendre ce fragile cessez-le-feu de quinze jours avec très grande prudence car les véritables négociations en vue d’un accord de paix durable doivent désormais s’ouvrir. Mais l’événement est d’ores et déjà considérable. Pour en prendre la mesure, il faut revenir une semaine en arrière.
Aucun des objectifs de guerre proclamés par Washington n’a été atteint
Le président Trump avait choisi la date du 1er avril pour une allocution solennelle. Soit un mois après le déclenchement de la guerre, de concert avec Benyamin Netanyahou, et manifestement inspirée par celui-ci, selon un récit détaillé qu’en a fait le New York Times.
Cette date du 1er avril symbolise ironiquement les propos contradictoires, fantaisistes, absurdes voire incohérents qu’il a tenus particulièrement ce soir-là.
Le problème avec Donald Trump, c’est que c’est un peu le 1er avril tous les jours. Et que cela n’a vraiment rien de drôle, ne serait-ce qu’au regard du nombre des victimes tuées ou blessées – des milliers – sous les bombes américaines et israéliennes. Sans parler les dommages matériels considérables, notamment sur les infrastructures civiles.
Mais déjà, aussi confuse et vulgaire que soit la logorrhée trumpienne, un fait pouvait difficilement être masqué : les événements tournaient au désavantage de Washington, dans un scénario hautement prévisible, mais qui n’avait nullement été anticipé par la Maison Blanche. C’est dans ce contexte que la défense iranienne avait réussi, contre toute attente, à abattre deux avions de guerre américains – au moins.
Le message présidentiel pouvait être ainsi résumé : nous avons presque terminé l’opération, il nous faut désormais à peine quelques semaines pour « ramener l’Iran à l’âge de pierre ». Malgré cette volonté ainsi affichée de commettre un gigantesque crime de guerre, le pays agressé n’a pas plié. Et c’était déjà, dans ce conflit asymétrique, une victoire iranienne considérable.
Non seulement Téhéran ne s’est pas rendu, mais ses forces armées sont montées en puissance et en précision dans les tirs de missiles et l’envoi de drones contre Israël, ainsi que contre les bases américaines et les pays de la région les abritant. Ce faisant, non seulement l’Iran a pris de court les stratèges américains et israéliens, mais il a imposé à ces derniers une utilisation intensive des moyens d’interception dont les munitions, sophistiquées et hors de prix, pouvaient s’épuiser à court terme.
Aucun des objectifs de guerre proclamés par Washington (et hautement variables d’un jour à l’autre) n’a été atteint. Le « changement de régime », un temps mis en avant par Donald Trump, n’est même plus évoqué, car l’agression extérieure a provoqué, du moins chez certains opposants, un rassemblement « autour du drapeau national ».
L’élimination des capacités iraniennes en termes de missiles paraît plus lointaine que jamais, même si le potentiel du pays a été fortement affaibli. L’« arc de la résistance » a prouvé sa résilience : le Hezbollah libanais, les milices irakiennes, et les Houthis yéménites sont toujours actifs et l’ont montré récemment. Enfin, la destruction du potentiel nucléaire du pays, proclamé accompli en juin dernier contre toute évidence, apparaît hors de portée.
La base électorale de Donald Trump a été prise à contre-pied, comme le confirme le silence gêné du vice-président James David Vance
Le bilan des effets de ce premier mois de guerre ne s’arrête pas là. Les pays arabes du Golfe alliés de Washington, gros pourvoyeurs mondiaux d’hydrocarbures, ont été contraints de réduire drastiquement, voir de stopper, leur production. Surtout, l’efficacité de la protection de l’Oncle Sam a été brutalement remise en cause, ce qui porte un rude coup à la fiabilité et à la crédibilité de la puissance américaine.
Enfin, le détroit d’Ormuz est à ce jour totalement sous contrôle de Téhéran, qui empêche les tankers, méthaniers et porte-containers en provenance ou à destination des pays « ennemis » de circuler (alors que ceux des pays neutres sont désormais soumis à un péage, seuls les bâtiments des pays amis – dont la Chine – passant sans problème).
Les répercussions économiques mondiales sont déjà spectaculaires : non seulement les prix de l’énergie n’ont cessé de grimper, mais le gaz et le pétrole constituent également des matières premières pour la production de biens très divers – ce qui contribue à affecter, directement ou indirectement, les économies du monde entier.
Celle des Etats-Unis n’est nullement épargnée : même si ces derniers sont de gros producteurs d’hydrocarbures, ils sont cependant tributaires des cours mondiaux, avec les conséquences sur le prix des carburants pour les consommateurs américains. Exactement ce que Donald Trump avait promis d’empêcher, de même qu’il s’était engagé à « finir les guerres, pas à les commencer ».
Sa base électorale (les partisans du slogan « MAGA ») a été prise à contre-pied, comme le confirme le silence gêné du vice-président James David Vance, manifestement en désaccord avec la fuite en avant trumpienne.
Les pays du Golfe constatent que le parapluie américain est pour le moins troué
Bien sûr, le maître de la Maison Blanche a plus d’un tour dans son sac, ce qui impose la prudence sur la manière dont les événements peuvent évoluer. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les relations de Washington avec ses « alliés » sont d’ores et déjà grandement affectées.
Il en va ainsi avec les pays du Golfe, qui constatent que le parapluie américain est pour le moins troué. Et le président Trump ne se prive pas, en outre, de les mépriser publiquement, comme en témoignent les termes peu respectueux qu’il a employés à l’égard du prince héritier saoudien.
Les alliés asiatiques des Américains sont en première ligne de la chute de la production de pétrole et de gaz du Moyen-Orient. En outre, le Japon et la Corée du sud s’interrogent sur ce qu’ils voient comme un risque : le transfert de systèmes d’interception et de moyens militaires vers le Golfe persique, au détriment de la zone Asie-Pacifique, et notamment du soutien à Taïwan.
Washington a laissé entendre que les Etats-Unis pourraient bien se retirer de l’OTAN le moment venu
Mais ce sont les rapports avec la plupart des alliés européens qui pourraient bien être les plus endommagés par les événements récents. Le président américain comptait sur eux pour contribuer militairement à « débloquer » le détroit d’Ormuz. Aucun n’a répondu présent. Plusieurs capitales ont fait valoir que, n’ayant été ni associées, ni informées de l’attaque américaine, elles n’étaient pas disposées à entrer dans un conflit contre leur gré.
Donald Trump en a conçu une sourde colère, et a laissé entendre, de même que son Secrétaire d’Etat, que les Etats-Unis pourraient bien se retirer de l’OTAN le moment venu. Une telle perspective – qui eût paru totalement impensable il y a peu de temps encore – a pris une nouvelle consistance.
Et ceux qui espéraient une position commune de l’Union européenne ont vu leurs espoirs (absurdes) déçus. Parmi les Vingt-sept se confirme une vaste diversité de positions.
Il y a les dirigeants partageant idéologiquement les fondements du trumpisme (Hongrie, notamment) ; ceux qui s’en sentent proches, mais qui ne peuvent faire l’impasse sur l’hostilité de leur peuple à la guerre (le gouvernement italien par exemple, qui a interdit aux Américains l’utilisation d’une base aérienne en Sicile) ; ceux qui étaient des atlantistes forcenés, mais qui se sentent trahis par la défection américaine en Ukraine (pays baltes, Pologne – cette dernière vient de refuser de transférer des systèmes anti-aériens vers le Golfe, afin de ne pas dégarnir Kiev) ; ceux qui affichent leur hostilité à l’opération contre l’Iran (Espagne).
Le « couple » franco-allemand est également divisé. Le chancelier Merz ne cache guère son indulgence vis-à-vis de Washington, et avait ainsi écarté d’un revers de main, dès les premiers jours, le problème de l’illégalité patente de l’agression américano-israélienne. Le président français, pour sa part, tout en accablant Téhéran d’accusations quant à sa responsabilité, a conditionné une action visant la réouverture du détroit d’Ormuz à l’arrêt préalable des hostilités.
Cette multiplicité des positionnements, et même parfois ces contradictions, ne relèvent pas d’un malheureux accident. Elle découle de la diversité des intérêts, des histoires et donc des cultures politiques des différents Etats membres.
Ainsi en Allemagne, héritière de l’Allemagne de l’Ouest, la classe dirigeante reste marquée par un ADN atlantiste. A l’inverse, les dirigeants français, même s’ils détestent cette exception, ne peuvent faire l’impasse sur la distance avec l’OTAN prise par le Général de Gaulle en 1966, au nom de l’indépendance nationale, et qui continue de marquer les esprits.
Par ailleurs Berlin a bâti son modèle économique notamment sur l’utilisation du gaz bon marché – et a donc une plus grande dépendance aux hydrocarbures. Paris dispose pour sa part d’un large parc nucléaire qui donne une plus grande marge de manœuvre – mais a laissé filer son industrie contrairement à son voisin d’outre-Rhin. On pourrait multiplier les exemples.
Le seul terrain sur lequel les Etats membres seraient légitimement fondés à s’unir serait de prendre le parti du pays agressé. Au nom du droit international et de la souveraineté des peuples.
On n’en prend évidemment pas le chemin.


