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Plusieurs sondages récents sont de nature à désespérer Bruxelles

Cevipof

On n’y insistera jamais assez : les résultats des sondages doivent toujours être pris avec une extrême prudence. Non qu’ils soient délibérément truqués (même si cela peut arriver). Mais l’art consiste plutôt à poser les questions susceptibles de provoquer les réponses les plus conformes aux attentes des commanditaires.

En d’autres termes, on en apprend souvent plus sur ceux qui rédigent les questions que sur ceux qui y répondent. Par exemple, un sondeur pourrait formuler ainsi une interrogation : « êtes-vous optimiste quant à l’avenir de l’Union européenne ? ». Si vous considérez que l’UE est intrinsèquement dangereuse pour les peuples, mais que vous jugez que cette dernière est en train de péricliter, la logique vous amènera à répondre : « oui, je suis optimiste ». Sauf qu’en choisissant cette case, vous serez comptabilisé parmi les euro-enthousiastes… L’exemple est caricatural, mais des confusions comparables peuvent se rencontrer fréquemment.

Ces précautions étant posées, il n’est pas interdit d’examiner des enquêtes d’opinion récentes, surtout si leurs conclusions, fait rare, semblent aller dans le sens inverse de ce qu’espéraient les institutions qui les ont commandées – en tout cas à l’inverse de l’idéologie dominante. Trois d’entre elles viennent d’être rendues publiques, et elles convergent vers un piètre résultat notamment à l’égard de l’intégration euro-atlantique.

33% des sondés n’ont « plutôt pas confiance » en l’UE, et même 36% « pas confiance du tout »

La première est dénommée « baromètre annuel » du prestigieux Institut de Sciences politiques de Paris (et de son laboratoire, le Cevipof). Cette dix-septième édition, réalisée dans la seconde quinzaine de janvier 2026, portait le titre générique : « En qui / en quoi les Français ont-ils confiance aujourd’hui ? ». A noter que des questionnaires analogues avaient été soumis à plusieurs pays voisins, ce qui permet de mettre en lumière les différences importantes d’un pays à l’autre.

En France (où près de 3 200 personnes ont été interrogées), les auteurs de l’étude constatent que seulement 22% des sondés disent avoir confiance en la politique. Soit un taux qui confirme la chute libre de ces dernières années, et qui s’avère être le plus faible de tous les pays européens étudiés. Plus de trois sondés sur quatre estiment que « la démocratie fonctionne mal ». Et près de quatre sur cinq souhaiteraient des référendums plus fréquents.

Ce constat n’a surpris personne, il fait régulièrement l’objet de débats télévisés et de commentaires journalistiques. Mais un autre aspect est beaucoup plus rarement évoqué : l’Union européenne provoque une très large méfiance, en France tout particulièrement.

Ainsi, 33% des sondés affirment avoir « plutôt pas confiance » vis-à-vis de l’UE, et même 36% « pas confiance du tout », ce qui représente en tout 69% (et même 72% spécifiquement pour l’europarlement, ce qui va froisser quelques eurodéputés convaincus qu’ils sont le centre moral du monde). Ce niveau est certes un peu moins haut en Allemagne (52%) et en Italie (60%) mais la défiance y reste majoritaire. A l’inverse, seuls 29% des Français auraient confiance en l’UE.

Surtout, il n’y a que 9% des personnes interrogées en France pour juger qu’il conviendrait de donner plus de pouvoir à l’UE (une baisse de 2 points par rapport à 2025)… Face à cette dernière, 62% considèrent au contraire qu’il faudrait renforcer le gouvernement national (+ 4 points en un an). Les résultats sont de 58% et 59% respectivement en Allemagne et en Italie.

Ce qui compte ici n’est pas un chiffre précis en soi, mais l’ordre de grandeur et la tendance. Et le moins qu’on puisse dire est que les réponses n’ont rien pour réjouir Bruxelles. Ni le président français. Surtout si l’on garde à l’esprit l’omniprésence de la propagande en faveur de l’intégration européenne dans les grands médias.

Les Français rejetant globalement le carcan euro-atlantique (UE et OTAN) seraient 34%

Une autre étude réalisée en janvier – elle aussi paneuropéenne – vient d’être publiée par la revue intellectuelle (pro-UE) Le Grand Continent. Elle porte en particulier sur l’image qu’a l’administration américaine parmi les habitants de ce côté-ci de l’Atlantique. Sans surprise, la personnalité de Donald Trump est massivement rejetée.

Le président américain y est majoritairement vu comme un « ennemi de l’Europe », et son comportement est celui d’un « dictateur », soulignent les auteurs de l’enquête – une conclusion qui n’a rien pour les fâcher, puisqu’elle leur permet de plaider pour une Europe plus intégrée face à Washington (un argumentaire vieux en réalité de plusieurs décennies).

Plus intéressant en revanche est le travail publié le 11 février par le Conseil européen pour les relations internationales (ECFR, selon l’acronyme anglais), un « think tank » rassemblant de nombreux chercheurs, et initialement financé par la fondation George-Soros, donc lui aussi très favorable à l’intégration européenne.

L’enquête a été réalisée en novembre 2025 dans treize pays, dont la France, l’Allemagne mais aussi le Royaume-Uni. La conclusion principale, selon les analyses, est que « la plupart des citoyens européens se rendent compte que les Etats-Unis ne peuvent plus être considérés comme un allié fiable ». En France par exemple, 12% seulement des sondés estiment que les Etats-Unis sont un « allié », tandis que 45 % les considèrent comme un « partenaire nécessaire », 21 % comme un « rival » et 7 % comme un « adversaire ».

Mais ce qui mérite surtout d’être relevé est la batterie de questions et de qualificatifs choisis par les concepteurs de l’étude, ce qui leur permet d’analyser les tendances selon leurs critères, et d’en tirer ensuite des conclusions et recommandations à l’attention des stratèges politiques européens.

Ainsi, les auteurs de l’étude combinent les réponses pour regrouper les sondés en six segments. Il y a tout d’abord le groupe qu’ils nomment les « euro-faucons » : ces derniers saluent les valeurs de l’UE, ne reconnaissent plus les Etats-Unis comme un allié, et soutiennent une augmentation des dépenses militaires pour gagner en autonomie face à Washington, tout en désignant la Russie comme menace principale. Ce groupe, le plus conforme au discours de Bruxelles, représenterait 25 % des sondés en France (33 % en Allemagne, 28 % en moyenne des treize pays).

Deuxième segment, les « euro-colombes ». Ces répondants se rapprochent du premier groupe, sauf qu’ils sont défavorables à l’augmentation des dépenses militaires. Ils seraient 18% en France (17 % en Allemagne, 21 % en tout).

Viennent ensuite les dénommés « atlantistes ». Ceux-là applaudissent le discours sur les « valeurs européennes » mais veulent que les Etats-Unis demeurent un allié proche et font confiance à l’Alliance atlantique pour assurer la défense du Vieux continent. Ce profil serait partagé par 7% des Français (8 % en Allemagne, 12 % en tout).

Les « trumpistes » forment le quatrième groupe, dont les membres partagent un penchant pour le président américain et une méfiance vis-à-vis de l’UE – soit, selon les auteurs, 5% des Français (également 5% en tout).

Avant-dernier segment, les « antagonistes » (« renegades », en anglais) décrits comme sceptiques face tout à la fois à l’UE et à l’Oncle Sam, et opposés à l’accélération des budgets militaires. Ils seraient 16% en France (16% également en Allemagne, 15% en moyenne européenne).

Enfin, seule différence avec les « antagonistes », les « nationalistes », le dernier groupe, seraient favorables à la hausse des dépenses de défense (nationale), mais seraient également réticents autant vis-à-vis de Washington que de Bruxelles. 18% des Français rentreraient dans cette catégorie (15% en Allemagne, 12% en Europe).

En séparant ces deux dernières catégories qui ont en commun ce double non-alignement, les auteurs de l’étude montrent peut-être le bout de l’oreille. Car ce rejet de tout carcan euro-atlantique est un facteur d’homogénéité qui ne devrait pas pâtir de la différence d’opinion sur les budgets militaires. D’autant que ces budgets sont présentement associés aux intérêts occidentaux, ce qui a peut-être dissuadé certains partisans de la défense nationale de se prononcer pour l’augmentation des dépenses militaires.

Si on réunit les deux derniers groupes, les Français attachés à l’indépendance nationale seraient donc 34% – soit 2 points de plus que la somme des « euros-faucons » et des « euros-colombes »…

« La France est le pays où le désir d’appartenance à l’UE est le plus faible, 27 % de la population souhaitant en sortir »

Du reste, les auteurs de l’enquête semblent suggérer aux dirigeants européens une stratégie politique : allier les quatre premiers groupes contre les deux derniers. Ils écrivent en effet que leur étude « identifie six ‘îlots’ d’opinion publique européenne et s’en sert pour proposer des coalitions majoritaires en vue des actions nécessaires. (Elle) suggère que des récits pourraient aider à relier ces îlots entre eux. Et (elle) conclut que la seule alternative à cette formation de coalitions serait de laisser les ennemis internes et externes de l’Europe dominer la carte, avec des conséquences terribles ».

Quoi qu’il en soit, les peuples européens sont loin d’approuver massivement l’attitude, les « valeurs », et les velléités d’action extérieure de l’UE. Ce qui inquiète les auteurs, qui précisent en outre dans leurs conclusions : « la France est le pays sondé où ce désir d’appartenance au bloc est le plus faible, plus d’un quart (27 %) de la population souhaitant en sortir, tandis que 12 % sont indécis ».

Quoiqu’on pense des sondages, cette inquiétude est réjouissante…

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