Le comportement de l’UE vis-à-vis d’Israël est un cas particulièrement typique de l’impossibilité et de l’inanité d’une politique extérieure européenne commune. En effet, les vingt-sept Etats membres ont chacun une histoire, une culture diplomatique et des intérêts différents, voire totalement divergents.
Sans même remonter à la « Nakba » qui, lors de la fondation d’Israël en 1948 a vu les dirigeants et l’armée de cet Etat massacrer ou expulser des centaines de milliers de Palestiniens de leurs terres, cela fait désormais près de sept décennies que l’occupation illégale de terres palestiniennes se poursuit et s’amplifie.
Et cela fait plus de deux ans et demi que les dirigeants israéliens actuels mènent un véritable génocide dans la bande de Gaza, multipliant cruauté sur les habitants, destruction systématique de leurs infrastructures vitales, et dépossession de leur histoire, de leur culture, de leur avenir.
Le sort de la Cisjordanie n’est guère plus enviable, où des milliers de colons ont désormais carte blanche pour détruire habitations et récoltes, humilier ou tuer les Palestiniens. Dans tous les cas, il s’agit désormais d’une stratégie décidée et assumée, pour laquelle l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 apparaît clairement comme un prétexte.
Pendant tout ce temps, l’Union européenne n’a pas trouvé grand-chose à redire. Et ce, alors même qu’elle finançait des installations (écoles, installations solaires ou hydriques) très régulièrement détruites par les forces israéliennes. Le contraste est vertigineux avec le déferlement de sanctions visant la Russie – on en est au vingtième paquet de mesures punitives visant Moscou depuis 2022.
Pourtant, nul n’est besoin d’élaborer des sanctions proprement dites ou des mesures complexes. L’évidence imposerait pour le moins de suspendre l’« accord d’association » liant Israël et l’UE ; cet accord fait de l’Etat hébreu un partenaire privilégié, avec exonération de nombreux droits de douane, voire transformant celui-ci, sur certains points, presque en un vingt-huitième Etat membre.
Cet accord, entré en vigueur en 2000, stipule que les deux partenaires s’engagent à respecter les droits de l’Homme – une condition qui à elle seule devrait, dans le contexte, annuler sa validité. Mais Tel-Aviv dispose du soutien inconditionnel de certains Etats membres, notamment en Europe centrale. Et a traditionnellement l’appui de l’Italie ainsi que de l’Allemagne.
Dans ce dernier cas, prétextant l’Histoire, l’ancienne chancelière Angela Merkel avait même élevé l’alignement sur Tel-Aviv au rang de « raison d’Etat ». Même les pires atrocités commises contre les Palestiniens ne pourront ainsi jamais rassembler contre elles l’unanimité des Etats membres.
Il aura fallu que ce soit des militants issus du Vieux Continent qui soient pris pour cible pour qu’une gêne de l’UE se manifeste
Pourtant, courant mai, les Vingt-sept ont froncé un sourcil, et décidé de prendre une mesure symbolique : l’interdiction faite à quelques colons identifiés comme particulièrement violents d’entrer dans l’UE, et le gel de leurs éventuels avoirs en Europe.
Difficile d’imaginer une décision plus minimaliste. Et ce, alors que des Etats, historiquement plus sensibles à la cause palestinienne – l’Espagne ou l’Irlande, par exemple – militaient au moins pour bloquer les importations de marchandises fabriquées dans les territoires occupés (et reconnus comme tels par l’ONU). Mais des subtilités de la machinerie européenne ont servi de prétexte à l’inaction, sur fond de rivalités entre la Commission, notamment responsable de la politique commerciale commune, et le Service européen d’action extérieure, chargé de la diplomatie.
Surtout, il faut rappeler l’événement qui a fini par déclencher cette mini-réaction concernant seulement quelques « colons violents ». En l’occurrence, il s’agit du traitement brutal et humiliant réservé aux militants pro-palestiniens de plusieurs pays européens qui avaient constitué une nouvelle flottille de solidarité destinée à alléger les souffrances des Gazaouis. La flottille a été arraisonnée mi-mai sur ordre du gouvernement israélien, et ce, dans les eaux internationales, ce qui est outrageusement illégal.
Les militants ont été arrêtés, conduits dans des centres de détention (photo), menottés, agenouillés, dénudés, et certains se sont vu appliquer des chocs électriques. Et il ne s’agissait pas d’une « bavure » militaire, mais bien d’un ordre du ministre chargé de la sécurité, le suprémaciste Itamar Ben Gvir. Celui-ci s’est même mis en scène pour un clip de campagne électorale.
L’affaire a été menée de façon tellement provocatrice qu’elle a, cette fois, suscité, outre un communiqué critique et gêné de Benyamin Netanyahou, des condamnations de certaines capitales habituellement acquises à la cause sioniste. A Berlin et à Rome, notamment. Le ministre italien, Antonio Tajani, a ainsi adressé une lettre à la cheffe de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas, pour suggérer des sanctions spécifiques visant M. Ben Gvir.
Le point devrait être débattu par les ministres des Vingt-sept le 15 juin. Mais il est douteux que cette idée aboutisse. Surtout, il aura fallu que ce soit des militants issus du Vieux Continent qui soient pris pour cible pour qu’une certaine gêne de l’UE se manifeste.
Car, aussi révoltant et condamnable soit le traitement que ceux-ci ont subi, le sort réservé aux milliers de prisonniers palestiniens est cent fois pire – tout particulièrement depuis le 7 octobre (les centres de détention sont quasi ouvertement des centres de torture et de mauvais traitements, et les décès s’y comptent par centaines).
La petite agitation qui a saisi Bruxelles ne s’était pas manifestée auparavant. A croire que la violence contre les Palestiniens eux-mêmes est plus acceptable.
Mais l’effet le plus grave de la politique extérieure européenne commune est sans doute ailleurs : elle dissuade ou freine certains Etats membres – ceux qui seraient partisans d’une attitude plus ferme face à Israël – de mettre celle-ci en œuvre, au prétexte de ne pas nuire à l’unité des Vingt-sept.
Ainsi, il a fallu attendre l’épisode Ben Gvir pour que Paris décide d’interdire à ce ministre d’entrer sur le territoire français. Et, le même jour, les Pays-Bas ont bloqué leur commerce avec les colons israéliens.
Cela reste certes très modeste. Le commerce des armes, par exemple, pourrait être un domaine particulièrement important. Quoi qu’il en soit, les décisions nationales et leur possible convergence seront toujours plus pertinentes et efficaces que la recherche d’un impossible consensus entre les Vingt-sept…


