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Grands médias et dirigeants européens n’ont toujours pas digéré le Brexit

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C’était il y a dix ans tout juste. Le 23 juin 2016, une majorité de Britanniques – près de 52% – décidait de quitter l’Union européenne. Un véritable tremblement de terre – c’était la première fois qu’un pays faisait un tel choix – et une désaveu cinglant infligé aux dirigeants britanniques en place ainsi qu’à la classe politico-médiatique du Vieux continent. Celle-ci avait mené une campagne acharnée pour éviter ce qu’elle redoutait comme un cataclysme majeur.

Une décennie plus tard, elle n’a toujours pas digéré d’avoir été aussi brutalement désavouée. Et a saisi l’occasion de cet anniversaire pour déverser sa rancœur. En présentant notamment trois arguments : les électeurs anglais regretteraient désormais amèrement le Brexit ; ce dernier aurait provoqué « chaos politique, affaissement démocratique et perte d’influence internationale » selon les termes du quotidien Le Monde (qui donne souvent le ton idéologique parmi la presse dominante française), en plus d’un déclin économique ; enfin, les forces politiques françaises décrites comme pro-Brexit auraient changé leur fusil d’épaule, preuve que la poursuite de l’intégration européenne est la seule voie possible.

La première affirmation dit s’appuyer sur de récents sondages. Un chiffre, en particulier, est régulièrement cité : selon une étude commandée par le Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), 52 % des Britanniques seraient prêts à un retour dans l’UE (pas vraiment un raz-de-marée !). Il convient de rappeler que le chiffre cité est peu ou prou le même que l’évaluation des intentions de vote pour… rester dans l’UE quelques jours avant le référendum de 2016. Pourquoi les sondeurs se tromperaient-ils moins aujourd’hui qu’à l’époque ?

Surtout, si l’on veut vraiment prendre au sérieux ces études d’opinion, une autre étude affirme que 46% des sondés estiment que « le Brexit aurait pu bien marcher », mais que « les responsables politiques l’ont mal géré ». Ce qui ne représente pas franchement un basculement massif de l’opinion en faveur de l’intégration européenne.

C’est en tout cas un chiffre qui éclaire ce paradoxe apparent : d’un côté, les sujets de sa gracieuse majesté auraient aujourd’hui renié leur choix de 2016 ; et d’un autre, le parti Reform UK est sorti grand triomphateur des élections locales du 7 mai dernier. Or ce parti a pour figure emblématique Nigel Farage, qui a incarné dès le début le combat pour sortir de l’UE. Si grand triomphateur qu’il apparaît désormais comme un futur Premier ministre possible – une perspective qui semblait encore totalement inimaginable il y a quelques mois, d’autant que le système électoral l’avait jusqu’à présent quasi complètement écarté du Parlement.

Un dernier indice, enfin, laisse à penser que la conversion pro-UE du peuple britannique peut être mise en doute. Alors que l’actuel chef du gouvernement, le Travailliste Keir Starmer, est démissionnaire, celui qui a toutes chances de lui succéder est le maire de Manchester, Andy Burnham, qui vient de se faire élire député. Ce dernier, présenté comme plus ouvertement pro-européen que son camarade de parti sortant, a pourtant bien pris soin, pendant sa campagne, d’éviter les questions portant sur l’Europe. Car l’électorat travailliste populaire du nord du pays est resté favorable à la rupture avec Bruxelles.

Cela dit, il est en effet probable que certains électeurs du Brexit, voyant leurs espoirs déçus, aient changé d’avis – même si c’est en bien plus modestes proportions que ne le décrit la propagande pro-UE. Mais personne ne se pose la question : si le référendum de juin 2016 avait opté pour rester dans l’UE, combien d’électeurs ayant fait ce choix ne l’auraient pas finalement regretté ? Au regard de l’actuelle situation peu glorieuse des Etats membres de l’UE, il est plus que probable que l’état du Royaume ne serait guère plus enviable – ce qui aurait très certainement entraîné une déception symétrique.

Le Royaume-Uni a conquis la liberté, mais ses dirigeants ne s’en sont nullement servi

Ce qui amène à s’intéresser au deuxième point : le départ du Royaume-Uni a-t-il eu les conséquences néfastes que la presse mainstream française se complaît à le décrire, à savoir, comme l’égraine Le Monde, « croissance économique en berne, commerce entravé, isolement et perte d’influence dans le monde, hausse de l’immigration… » – un véritable « chemin de croix », résume le quotidien qui ne s’embarrasse guère de nuances.

On peut d’emblée noter que même ce diagnostic négatif est loin, très loin, de la description de l’apocalypse pronostiquée il y a dix ans par les adversaires du Brexit – à Londres ou dans les capitales des élites mondialisées. Pour ne citer qu’un exemple parmi mille, celui qui était alors gouverneur de la Banque d’Angleterre avait menacé de la survenue des dix plaies d’Egypte si les électeurs faisaient le « mauvais choix ». Pour mémoire, Mark Carney est devenu entre temps premier ministre du Canada, son pays d’origine.

Et si la croissance économique anglaise est en berne – comme le sont de nombreuses économies d’Etats membres de l’UE – quel économiste sérieux pourrait faire le tri entre le Brexit et d’autres causes parfaitement connues, telle que la pandémie passée du Covid-19, ou bien la guerre en Ukraine avec notamment ses conséquences sur les prix de l’énergie ?

Il est cependant exact que, par exemple, la suppression de la libre circulation des marchandises – et donc l’apparition de procédures et de règles douanières contraignantes – ont pu constituer un handicap. Mais c’est le prix de la liberté.

Car là est le point essentiel : le choix de quitter l’UE n’était pas d’abord un choix économique, mais avant tout un choix politique. En sortant des institutions et des règles communautaires, le pays gagnait la liberté de fixer sa propre politique, et se libérait des décisions contraintes.

Conquérir sa souveraineté est un choix fondamental. Mais il n’entraîne nullement que cette liberté nouvelle soit utilisée par les gouvernants dans le sens des intérêts du pays et de son peuple. Et c’est précisément ce qui s’est passé : ni les gouvernements conservateurs qui se sont succédé entre 2016 et 2024, ni le gouvernement travailliste ensuite, n’ont fondamentalement changé les options politiques précédentes.

Le Royaume-Uni a donc conquis la liberté de s’émanciper, mais ses dirigeants ne s’en sont nullement servi (ce qui ne constitue pas une surprise). En revanche, le peuple britannique peut désormais leur demander des comptes sans qu’ils ne puissent désormais se retrancher derrière Bruxelles.

Bien sûr, plusieurs leaders anglais du Brexit, tels Boris Johnson, alors maire de Londres et qui devint ensuite premier ministre, n’ont pas été très regardants sur la crédibilité des promesses qu’ils firent miroiter en cas de sortie de l’UE. Et ce, alors même que cette sortie ne pouvait automatiquement apporter cadeaux et bienfaits comme par enchantement. Mais cette sortie était une condition nécessaire. Au peuple britannique de s’en servir quand il le jugera utile…

Le RN et LFI sont décrits comme ayant abandonné le Frexit, preuve que cette option serait irréaliste et délétère

Enfin, le dernier angle d’attaque choisi par la presse mainstream hexagonale consiste à pointer les deux forces politiques censées avoir soutenu le Brexit et plaidé pour le « Frexit » (sortie de la France). En ligne de mire : La France insoumise (LFI), et le Rassemblement national (RN). Chacun de ces partis est décrit comme ayant abandonné la revendication du Frexit, preuve que cette option serait irréaliste et délétère ; et qu’en conséquence, la prudence politique dictait de mettre cette exigence au rancart.

Le lecteur est donc prié de conclure que sortir de l’UE est une idée absurde, menant à la catastrophe, puisque même les forces politiques dites « extrêmes » n’osent plus proposer. Conclusion un peu acrobatique : l’« attachement à l’Europe » sort renforcé du référendum britannique.

Le problème est que la démonstration est assise sur des bases très approximatives. Le RN n’a jamais vraiment soutenu la sortie de l’UE. Seul Florian Philippot, son vice-président de 2012 à 2017, a explicitement milité dans ce sens. Mais il a claqué la porte à cette date, justement en dénonçant l’ambiguïté qui prévalait. Le renoncement est aujourd’hui total, puisque cette formation plaide désormais pour « changer l’Europe de l’intérieur » – une retournement que le Parti communiste français avait opéré dès 1999… avec le succès que l’on sait.

De même, LFI a toujours entretenu l’ambiguïté, n’osant jamais proposer clairement la voie de la sortie. Elle avait un temps plaidé pour « la sortie des traités européens », une formule laissant à penser qu’on pouvait cependant rester un Etat membre. Et quand son leader, Jean-Luc Mélenchon, martelait « l’Europe, on la change ou on la quitte », il était clair que la première option était privilégiée. Ce qui préparait l’abandon désormais officiel de la seconde.

Quoi qu’il en soit, les dirigeants de l’UE peuvent bien se persuader que, dès lors que ses adversaires sont convertis, celle-ci est plus solide que jamais – voir que Londres se portera un jour candidat pour réintégrer le bercail. La réalité risque cependant de leur réserver des surprises de même ampleur que le séisme de 2016, sans qu’on puisse dire aujourd’hui d’où éclatera le prochain orage…

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