Hasard du calendrier : les élections municipales des 15 et 22 mars se sont tenues au moment même où la guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël continue de répandre la mort et la destruction sur l’Iran (et le Liban), et est en passe d’enflammer le Moyen-Orient.
Naturellement, les tragiques événements internationaux ne sont pas un facteur déterminant dans le choix par les électeurs français de leurs conseils municipaux et leurs maires. Mais ce contexte peut-il jouer un rôle, même minime et indirect ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut citer les principaux enseignements du scrutin.
Et d’abord rappeler que dans les communes de quelques milliers d’habitants ou moins – soit la grande majorité d’entre elles – les listes, liées essentiellement aux enjeux locaux, sont dépourvues d’étiquette politique. C’est donc essentiellement à partir des résultats dans les villes grandes ou moyennes que des analyses peuvent être tirées.
La première caractéristique est l’abstention. Avec, au niveau national, près de 44% des citoyens qui n’ont pas pris part au premier tour (et plus de 42% au second tour), celle-ci bat un record historique pour ce type de scrutin (à l’exception du vote de 2020, atypique du fait du confinement lié au Covid).
Ensuite, à l’issue du premier tour – là où les électeurs expriment leurs préférences – les analystes politiques ont pointé les bons résultats de deux partis, généralement classés respectivement « droite radicale » et « gauche radicale ».
Le Rassemblement national (RN) conduit par Marine Le Pen et Jordan Bardella consolide ses positions là où il détenait la mairie, et étend son influence, même s’il ne s’agit pas d’une vague déferlante. Lors du second tour, il gagne plusieurs villes moyennes, notamment dans le sud du pays, mais en manque d’autres.
Pour sa part, le 15 mars, La France insoumise (LFI) a créé la surprise dans les médias et chez ses adversaires. Ces derniers s’attendaient à un recul du parti fondé par Jean-Luc Mélenchon. C’est le contraire qui s’est produit : souvent une progression de son pourcentage, et le gain de quelques villes très symboliques, dont deux de plus de 100 000 habitants.
Enfin et surtout, les électeurs ont, à peu d’exceptions près, infligé un revers majeur au camp présidentiel. La mouvance qui avait émergé en 2017 dans la foulée de la première élection d’Emmanuel Macron, et qui avait rassemblé des citoyens et des politiciens « issus de la droite et de la gauche », confirme son délitement, amorcé depuis quelques années, en particulier depuis les élections législatives anticipées de 2024.
« Nous sommes tous des enfants de Gaza »
Au terme du scrutin, la Macronie a donc toutes les raisons de faire grise mine. Un des exemples les plus spectaculaire n’est autre que la défaite de l’ancien premier ministre François Bayrou dans sa propre ville de Pau.
Du côté du RN, et de LFI, on a plutôt fait la fête, même si, il faut le répéter, les situations et déterminants locaux varient d’une ville à l’autre. Ces deux partis se situent aux deux bords opposés du spectre politique. Ils ont cependant un point commun : être ou avoir été diabolisés par la caste politico-médiatique.
Ce fut longtemps le cas du RN, autour duquel il convenait, disait-on, de former un « cordon sanitaire » visant à l’empêcher de conquérir des positions de pouvoir. Les adhérents et les dirigeants étaient stigmatisés comme étant d’« extrême droite », voire « fascistes ».
Plus prosaïquement, le consensus des grands médias les accusait en particulier d’être « contre l’Europe ». Un reproche en réalité très exagéré, et même totalement dépassé ces dernières années, tant les amis de Mme Le Pen ont rallié l’idéologie consensuelle défendant simplement « une autre Europe ». Mais de nombreux électeurs eurosceptiques restent sur leurs anciennes illusions.
La mise à l’index de LFI est plus récente. Mais elle n’en est désormais que plus virulente. Ce fut en particulier le cas lors des derniers mois. Le mouvement s’est vu reprocher une indulgence, voire une responsabilité dans l’assassinat d’un activiste d’extrême droite. Surtout, M. Mélenchon a été l’objet de campagnes incessantes l’accusant d’antisémitisme.
On peut critiquer le chef de LFI dans beaucoup de domaines – il fut par exemple un partisan acharné du traité de Maëstricht en 1992, puis un adversaire affiché du projet de constitution européenne, avant de, désormais, mettre beaucoup d’eau dans son vin en matière de critique de l’UE – mais l’accusation d’antisémitisme est sans fondement au vu de ses engagements politiques depuis des décennies.
En réalité, le concert politico-médiatique considère que quiconque défend la cause palestinienne et dénonce l’idéologie sioniste est suspect d’antisémitisme. Or LFI a commis le péché capital notamment de présenter aux élections européennes une avocate franco-palestinienne très engagée contre l’action génocidaire d’Israël à Gaza.
Enfin, ce parti a longtemps été accusé d’« indulgence » vis-à-vis de la Russie – un reproche assez immérité, mais, là encore, pour les électeurs, c’est l’image, et non la réalité qui compte. Faut-il dès lors en conclure que les citoyens qui ont voté pour les listes LFI ont fait leur choix à partir de motivations internationales ? Certainement pas comme première motivation. Mais, à tout le moins, ces positions « dissidentes » ne les en ont pas dissuadés. Et y ont peut-être parfois contribué.
Ainsi, c’est une liste LFI qui a emporté dès le premier tour la ville de Saint-Denis, battant le maire socialiste sortant. Un succès spectaculaire dans l’une des plus grandes communes de l’agglomération parisienne (150 000 habitants), où les citoyens d’origine immigrée constituent une part importante de la population. C’est dans ce contexte que la soirée électorale y a connu des scènes d’enthousiasme où l’un des premiers slogans fut spontanément… « nous sommes tous des enfants de Gaza » (photo, à l’intérieur de l’Hôtel de ville de Saint-Denis). Bien sûr, la configuration n’est pas représentative de la France entière. Mais l’événement n’est pas anodin quant au rôle des questions internationales.
Ce qui est certain, c’est qu’une vaste campagne médiatique s’est enclenchée, au terme du second tour, visant à imposer l’idée qu’une alliance avec LFI ferait perdre la gauche.
Le président rêvait sans doute de bénéficier de l’effet « chef des armées »
Un dernier élément est important à prendre en compte. Depuis les élections provoquées en 2024 par Emmanuel Macron, et qui lui furent funestes en le privant de majorité à l’Assemblée nationale, l’action présidentielle en matière intérieure est quasiment paralysée. Dans ces conditions, le président tente de redorer son blason dans un domaine où il décide de tout, sans avoir à en passer par les députés : la politique étrangère. Et rêvait sans doute de bénéficier de l’effet « chef des armées » (et de la diplomatie).
Il n’a ainsi pas ménagé ses efforts, paradant par exemple sur le porte-avion Charles de Gaulle, ou proposant d’étendre le champ de la dissuasion nucléaire aux voisins européens. Et lorsque Donald Trump et Benyamin Netanyahou déclenchent une agression brutale et illégale contre l’Iran, la première réaction du maître de l’Elysée est de condamner… Téhéran.
Là encore, ce ne fut évidemment pas la première motivation de ceux qui ont choisi leur équipe municipale. Mais si un tel engagement présidentiel avait recueilli l’assentiment voire l’enthousiasme populaires, il est probable que le camp macroniste n’aurait pas subi une telle déculottée électorale.


