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Les tensions affleurent à nouveau au sein du Conseil européen, réuni à Chypre

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Hasard du calendrier, c’est la République de Chypre qui assume, ce présent semestre, la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. C’est donc dans l’île de la Méditerranée orientale que le Conseil européen a tenu une réunion informelle, les 23 et 24 avril.

A quelques centaines de kilomètres à peine, donc, du Liban, et même de l’Iran. Cependant, malgré cette proximité géographique de la zone attaquée, les 28 février et 2 mars, par les forces américano-israéliennes, l’UE est évidemment sans influence sur les graves événements en cours.

Il ne pouvait – et heureusement – en être autrement : les vingt-sept Etats membres sont loin d’avoir les mêmes relations, la même histoire, et donc les mêmes intérêts vis-à-vis du Moyen-orient.

Mais pour sauver la face, les dirigeants européens avaient invité, lors du déjeuner du second jour du sommet, les présidents égyptien, libanais, syrien, ainsi que les dirigeants du Conseil de coopération du Golfe ; et ont multiplié à cette occasion les platitudes sans conséquence, quitte à prendre leurs désirs pour des réalités.

« Nous sommes aux côtés de nos partenaires régionaux au Moyen-Orient » a ainsi affirmé le président du Conseil européen, le Portugais Antonio Costa (photo, debout). Qui a poursuivi, grandiloquent : « l’UE ne fait pas partie du conflit, mais nous ferons partie de la solution ». Nul ne sait comment, d’autant que ni Washington, ni Tel-Aviv, pas plus que Téhéran n’accorde d’importance à ce que déclare Bruxelles.

Les dirigeants des Vingt-sept se sont officiellement « félicités des récents cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran, ainsi qu’entre Israël et le Liban, et ont exhorté toutes les parties à s’engager de bonne foi pour parvenir à la paix ». M. Costa a également rappelé qu’une coalition de plus de cinquante pays (sous direction franco-britannique) « prépare une mission défensive visant à rétablir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz », mais seulement « dès que les conditions de sécurité nécessaires seront réunies ».

Selon M. Costa, « nous continuerons aussi longtemps que nécessaire [à aider Kiev] quoi qu’il en coûte »

Le Conseil européen s’est voulu en revanche plus offensif sur l’Ukraine. « Aujourd’hui est un grand jour pour l’Europe et l’Ukraine », n’a pas hésité à marteler la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, aux côtés du président ukrainien, tout sourire. Volodymyr Zelensky avait accepté l’invitation du Conseil européen pour fêter le double déblocage acté par ce sommet : l’adoption définitive du vingtième paquet de sanctions contre Moscou, et du « prêt » de 90 milliards d’euros accordé à Kiev.

De nombreux médias ont rapporté de manière inexacte les causes de ce déblocage, en affirmant que c’était la défaite électorale du premier ministre hongrois, le 12 avril, qui avait finalement ouvert la voie. Il est vrai que Viktor Orban s’opposait à ces mesures.

Mais ce dernier, pour expliquer son refus, avait mis en avant l’arrêt des livraisons de pétrole russe à son pays (de même qu’à la Slovaquie et à la République tchèque), arrêt consécutif au bombardement d’un oléoduc sur le territoire ukrainien. Le président Zelensky avait alors indiqué que les réparations seraient complexes et dangereuses. En réalité, il attendait l’échéance électorale hongroise : dès l’instant où c’est l’adversaire de M. Orban, le pro-UE Peter Magyar qui l’a emporté, Kiev n’a mis que quelques jours à rétablir le fonctionnement du tuyau endommagé.

Cette condition étant remplie, le chef du gouvernement hongrois a levé son veto. Même s’il n’a pas fait le déplacement de Chypre, Viktor Orban est en fonction jusqu’à ce que son adversaire ait été investi.

Le train supplémentaire de sanctions visant la Russie cible en particulier sa dite « flotte fantôme » accusée de transporter illégalement le pétrole. En réalité, personne n’imagine un instant que ces nouvelles restrictions pourraient peser sur l’issue du conflit. Elles traduisent plutôt la frustration européenne de ne pas voir tourner celui-ci à l’avantage de Kiev.

En revanche, l’autre mesure est plus significative, ne serait-ce que par son ampleur : l’UE va emprunter sur les marchés des capitaux 90 milliards d’euros qu’elle allouera à l’Ukraine pour moitié en 2026, pour moitié en 2027. Cette somme faramineuse sera utilisée pour deux tiers en fabrication et achat d’armes par Kiev, et pour un tiers afin de renflouer le budget ukrainien. Si l’on divise ce montant par le nombre d’habitants de l’Union européenne, soit 450 millions, cela correspond à une cotisation de 200 euros par personne – bébés compris.

A titre de comparaison, le budget total pour l’aide au développement, prévu pour le cadre financier communautaire 2021-2027, se monte à 79,5 milliards d’euros en cumulant les versements de l’UE à tous les pays en développement du monde, et cela, sur sept années !

Encore ne s’agit-il là que du capital, à quoi il faut ajouter les intérêts que l’Union européenne prendra à sa charge. Enfin et surtout, personne ne pense raisonnablement que ce « prêt » à Kiev soit un jour remboursé. Officiellement, il devrait l’être quand la Russie aura réglé à son voisin des « dommages de guerre », un horizon parfaitement improbable. D’ailleurs, Bruxelles, si pointilleux d’habitude, n’a prévu ni contraintes ni calendrier.

A noter que les 90 milliards d’euros s’ajoutent aux 190 milliards transférés à Kiev depuis 2022. Et comme l’a proclamé M. Costa, « nous continuerons aussi longtemps que nécessaire et quoi qu’il en coûte ». « Quoi qu’il en coûte » est décidément l’expression la plus appropriée…

Plusieurs dirigeants présents à Chypre ont multiplié les mises en garde quant à l’adhésion de l’Ukraine

La question ukrainienne est explosive dans une autre de ses dimensions : le projet d’adhésion à l’UE. Dans l’esprit du président ukrainien, le changement de pouvoir en Hongrie serait de nature à débloquer cette perspective. En réalité, il se confirme que l’opposition de Budapest était bien pratique pour de nombreux Etats membres qui évitaient ainsi d’émettre publiquement leurs réserves, mais n’en pensaient pas moins.

Cette fois, plusieurs dirigeants présents à Chypre ont multiplié les mises en garde quant à cette accession. En substance : l’Ukraine a beau être un pays chéri, il ne pourra y avoir de « raccourci » aux procédures d’adhésion, pas plus que de « passe-droit ». Même pour des pays qui ne sont pas en guerre, les procédures peuvent en effet durer une ou deux décennies.

Dans le cas de l’Ukraine, tant sa situation géopolitique que son poids démographique et économique (en particulier agricole) transformeraient une adhésion en déflagration fatale pour l’UE. Les propositions, ici ou là, pour inventer des formes d’adhésion partielle sont condamnées d’avance.

La déclaration commune de la présidente de la Commission, du président du Conseil et du chef de l’Etat ukrainien appelant à accélérer le pas vers l’adhésion – voir, selon M. Zelensky, de fixer l’échéance à 2027 – ne sont dès lors que des coups d’épée dans l’eau. Mais le sujet restera toxique entre les Vingt-sept dans la prochaine période.

Une autre querelle a affleuré lors du sommet : l’élaboration du budget communautaire pour la période 2028-2024

Une autre querelle a affleuré lors du sommet : l’élaboration du budget communautaire pour la période 2028-2024, également appelé Cadre financier pluriannuel. Les affrontements autour de ce sujet réapparaissent régulièrement tous les sept ans.

Cette fois, les contradictions risquent d’être plus tendues que jamais. La Commission prépare en effet une réforme qui dynamiterait les grands postes traditionnels, par exemple en regroupant les aides régionales et agricoles.

A travers de premiers échanges lors de ce Conseil européen se sont fait jour les contradictions entre les capitales qui souhaiteraient faire grimper les dépenses, comme Paris, et les pays dits « frugaux » qui, à l’instar de Berlin, refusent de relever les recettes, essentiellement les cotisations des Etats membres.

Le dossier est un casse-tête, puisque les dirigeants européens voudraient tout à la fois maintenir les postes actuels, mais aussi en introduire de nouveaux, tels que la « transition écologique », et surtout les dépenses militaires. Antonio Costa a bien évoqué la mise en place de nouvelles « ressources propres » (c’est-à-dire des impôts européens qui viendraient s’ajoutent aux versements nationaux), mais le sujet a toujours été de la dynamite.

Les chefs d’Etat et de gouvernement ont abordé ladite clause de défense mutuelle

Enfin, les chefs d’Etat et de gouvernement ont abordé un point particulier, ladite clause de défense mutuelle. Celle-ci fait l’objet de l’article 42-7 du traité de Lisbonne et prévoit une solidarité potentiellement militaire au cas où l’un des pays membres serait attaqué.

Certains plaident pour prévoir et détailler une procédure permettant son déclenchement. Mais d’autres affirment au contraire que cette clause doit relever des seuls Etats et exclure donc des mécanismes plus intégrés, où la Commission, par exemple, aurait son mot à dire. Les mêmes affirment que déterminer à l’avance les règles (unanimité ou majorité) introduirait une complexité inextricable.

D’autres, enfin, plaident pour ne pas faire de l’ombre à l’OTAN qui, selon eux et malgré son ébranlement actuel, reste le cadre prioritaire de la défense collective.

Les ambassadeurs des Vingt-sept chargés de ces questions auprès de Bruxelles seront conviés, en mai, à des jeux de guerre simulant une « attaque hybride ». Un mois plus tard, ce seront les ministres de la défense eux-mêmes qui devraient être invités à un exercice similaire.

Décidément, il semble que Bruxelles aime jouer avec les allumettes. En espérant que ces entraînements ne soient pas auto-réalisateurs…

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