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Après les élections en Bulgarie, Bruxelles craint l’arrivée d’un « pro-russe » à la tête du gouvernement

Roumen Radev

Les électeurs bulgares, convoqués le 19 avril pour des élections législatives anticipées, ont rebattu les cartes. C’était le huitième scrutin depuis avril 2021 – un probable record du monde d’instabilité politique. Au point que les analystes se demandaient à l’issue de chaque vote combien de mois il faudrait attendre pour retourner aux urnes.

Cette fois cependant, cette question ne semble plus d’actualité. Car Roumen Radev (photo) vient de remporter son pari grâce à un score qui a dépassé toutes ses espérances. L’homme effectua deux mandats consécutifs comme président de la République, entre 2016 et janvier 2026. Le 19 janvier 2026, il annonça sa démission anticipée de quelques mois avec l’ambition de constituer une majorité parlementaire et de diriger le pays comme premier ministre.

Moyennant 44,6% des suffrages, la coalition qu’il avait formée autour de lui, comprenant trois partis dits de centre-gauche et un plus conservateur, obtient une majorité absolue de députés (130 sur 240). Ce résultat est d’autant plus remarquable que près d’un citoyen sur deux a pris part au vote, une participation record pour la Bulgarie. En octobre 2024, elle n’avait été que de 38,8%.

Parmi les grands perdants figurent le parti GERB (« Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie », droite pro-UE) de l’ancien homme fort du pays, Boïko Borissov, qui fut premier ministre presque sans interruption de 2009 à 2021. Avec 13,4% des suffrages, ce parti perd 12,2 points, soit près de la moitié de ses électeurs.

Il devance de peu la coalition formée du Parti PP (« Continuons le changement ») et de « Bulgarie démocratique » (DB), coalition libérale et elle aussi pro-UE, qui doit se contenter de 12,6% des voix (- 1 point).

Pour sa part, le Mouvement des droits et des libertés (DPS, représentant autoproclamé de la minorité turque), dont l’oligarque qui le dirige apparaît comme le symbole de la corruption, rassemble 7,1% des suffrages, soit une perte de 4 points.

Enfin, le mouvement « Renaissance », souvent classé à l’extrême droite, tombe à 4,3% (contre 12,9% précédemment) réussissant de justesse à passer la barre des 4% et à avoir ainsi des élus.

Longue période d’instabilité politique

La longue période d’instabilité politique avait commencé lors des élections d’avril 2021, quelques mois après d’importantes protestations de rues. Ces dernières s’étaient multipliées à partir de l’été 2020 contre la corruption touchant tout à la fois le monde de la justice, la représentation parlementaire et le pouvoir exécutif, accusés de clientélisme, de détournement de fonds, voire de pratiques mafieuses.

A l’époque, ces mouvements avaient notamment mobilisé les couches urbaines et plutôt aisées, tandis que les classes populaires souffraient de la chute du pouvoir d’achat.

Les mobilisations avaient fait naître de nouvelles forces politiques assez disparates qui, dès le début ont souffert de leur éclatement. Après les scrutins d’avril puis de juillet 2021 émergea, lors du vote de novembre 2021, le parti PP, qui, sous la direction de deux jeunes diplômés d’universités américaines arriva en tête et forma un gouvernement minoritaire qui dura jusqu’en août 2022.

Le tout jeune premier ministre promettait un euro-libéralisme tout aussi fidèle à Bruxelles que son prédécesseur, mais s’engageait à éradiquer la corruption et l’autoritarisme de M. Borissov. Il promettait de ne jamais passer d’accord avec ce dernier, symbole de la « pourriture » politique. Son fragile gouvernement chuta finalement sur une motion de censure.

Depuis lors, la succession des scrutins s’explique par le refus de la coalition « anti-corruption » autour du PP, une alliance libérale-écolo pro-business, de s’allier avec le GERB qui symbolise les pratiques honnies. Cette promesse fut trahie en 2023, ce qui coûta durablement au PP des électeurs déçus. Quoi qu’il en soit, les deux forces soutiennent l’une et l’autre l’intégration européenne.

Finalement, un nouveau premier ministre, Rossen Jeliazkov, issu du GERB, a dirigé le pays depuis le 16 janvier 2025, mais sans majorité parlementaire. Le PP était pour sa part retourné dans l’opposition.

Ce dernier s’est cependant gardé de mettre des bâtons dans les roues à M. Jeliaskov au moment où ce dernier faisait le forcing pour faire avaliser le passage à l’euro. Celui-ci a été effectif au 1er janvier 2026, malgré d’importantes manifestations contre l’abandon de la monnaie nationale et les risques d’inflation. Une forte hausse des prix est bel et bien survenue depuis lors, aiguisant un solide mécontentement populaire.

Quand il était président, Roumen Radev s’est prononcé contre la fourniture d’armes à Kiev et contre les sanctions européennes visant la Russie

Pour sa part, le président Radev avait soutenu la revendication d’un référendum sur l’adoption de la monnaie unique, revendication finalement balayée par une majorité de députés. Mais ce soutien a renforcé sa popularité.

Celle-ci s’était confortée au cours de ses deux mandats : s’il avait été élu au second tour en 2016 avec 59,3% des suffrages, il a réussi à rassembler 66,7% sur son nom en 2021. Général de l’armée de l’air et ancien commandant de celle-ci, il avait initialement bénéficié du soutien du Parti socialiste bulgare (issu de l’ancien Parti communiste) et donc d’une réputation d’être à la fois de gauche et « pro-russe », qualificatif qu’il conteste.

Cependant, il n’a pas hésité à se prononcer – en vain lorsqu’il était chef de l’Etat, une fonction sans grand pouvoir – contre la fourniture d’armes européennes à Kiev (la Bulgarie en produit d’ailleurs une quantité non négligeable), contre les sanctions européennes visant la Russie, et contre l’adhésion (au demeurant improbable) de l’Ukraine à l’UE. Il a, selon ses propres termes, appelé à « des relations pragmatiques avec la Russie, fondées sur le respect mutuel et l’égalité de traitement ».

Ce faisant, il a séduit la large partie de la population qui nourrit une notable sympathie vis-à-vis du « grand frère » de l’Est. M. Radev n’a du reste pas manqué de répéter pendant sa campagne que son pays est, comme la Russie, tout à la fois « slave et orthodoxe », un cas unique dans l’UE.

L’histoire a du reste noué des liens anciens entre les deux pays. La Bulgarie était, du temps du Pacte de Varsovie, considérée comme le pays le plus proche de l’URSS. Et, plus anciennement, nombre de Bulgares restent reconnaissants à la Russie d’avoir aidé leur pays à se défaire du joug ottoman à la fin du XIXème siècle.

Mais c’est aussi sur des enjeux plus immédiats que l’ancien aviateur a marqué des points, en particulier en mettant l’accent sur l’importance des approvisionnements en hydrocarbures russes, et ce contre la doctrine de Bruxelles qui vise à stopper les achats de gaz à Moscou d’ici l’année prochaine. Une énergie à prix accessible est une exigence populaire récurrente et ultrasensible depuis des années dans un pays souvent décrit comme « le plus pauvre de l’UE ».

Encore président, Roumen Radev a soutenu les nouvelles manifestations de fin 2025 déclenchées par la présentation d’un budget d’austérité d’une part, par la persistance de la corruption d’autre part. Ces manifestations ont finalement conduit à la chute, en décembre, de la coalition dirigée par le GERB.

M. Radev s’est engagé à « démanteler le modèle oligarchique de corruption ». Mais il a surtout réussi à faire le lien entre ce fléau et les questions sociales : il s’est adressé aux classes les plus pauvres en pointant justement les responsabilités de l’« oligarchie ».

A Bruxelles, la fête du 12 avril qui a suivi le scrutin hongrois a été sérieusement gâchée par la douche froide du 19

L’ancien chef de l’Etat plaide pour que la Bulgarie devienne un « maillon important » en vue de rétablir des relations apaisées avec Moscou. Aussi prudente soit-elle, cette revendication a conforté les dirigeants européens dans la crainte que Sofia ne devienne un nouveau « mouton noir » au sein de l’Union européenne, à peine une semaine après que ces mêmes dirigeants eurent fêté la défaite du premier ministre hongrois, Viktor Orban, qui tenait jusqu’à présent ce rôle.

Pas plus que M. Orban, le probable futur premier ministre bulgare ne revendique pas une sortie de l’UE. Mais il peut, avec précaution, s’opposer au jusqu’au-boutisme bruxellois, notamment sur le plan géopolitique. C’est donc plutôt une évolution qu’une révolution qui pourrait se dessiner.

Quoi qu’il en soit, à Bruxelles, la fête du 12 avril après le scrutin hongrois a été sérieusement gâchée par la douche froide du 19 causée par le vote bulgare. Signe qui ne trompe pas : la disproportion du traitement qu’ont réservé les grands médias aux deux élections. Pour la Hongrie, les grands moyens avaient été déployés, les reportages en direct s’étaient multipliés, et les gros titres avaient fleuri de toutes parts.

Une semaine plus tard, à Sofia, les micros, caméras et stylos de la presse occidentale se faisaient beaucoup plus discrets…

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