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Bruxelles fête (un peu trop vite) la défaite électorale du premier ministre hongrois

Peter Magyar

Le 12 avril, 7,5 millions de Hongrois étaient appelés aux urnes pour renouveler leurs députés. 79,6% ont participé au scrutin, soit une hausse de 10 points par rapport à 2022, et un record depuis des décennies.

Les électeurs ont infligé une sévère défaite au premier ministre sortant, Viktor Orban, qui gouvernait sans discontinuer depuis 2010 et espérait un cinquième mandat. Son parti, le FIDESZ (qui a longtemps appartenu à la droite classique de l’europarlement, le PPE, avant de siéger désormais aux côté des amis de Marine Le Pen), obtient 39,1% des suffrages, perdant ainsi 15 points comparé au vote d’il y a quatre ans.

C’est un nouveau venu en politique, Peter Magyar (photo), qui a su rassembler les adversaires et les déçus du dirigeant sortant. Son parti, TISZA (conservateur et pro-UE déclaré), qui n’était pas présent au scrutin de 2022, obtient 52,4% des voix, et hérite ainsi de 136 sièges sur les 199 de l’Assemblée, soit au-delà de la majorité des deux tiers nécessaire pour réformer la constitution.

Le mouvement Notre Patrie (MHM, ouvertement raciste et dissident du parti d’extrême droite Jobbik désormais disparu) sera, avec 5,8% des voix et six sièges, le seul autre parti représenté au Parlement. Toutes les formations étiquetées au centre ou à gauche plafonnent à 1% ou moins, faisant ainsi les frais d’un « vote utile » de la part de tous ceux qui souhaitaient battre M. Orban.

Dès l’annonce de sa victoire, M. Magyar a promis que, désormais, « la Hongrie sera un allié solide au sein de l’UE et de l’OTAN ». Il n’a fallu que quinze minutes avant que la présidente de la Commission européenne ne se réjouisse bruyamment du résultat et félicite le vainqueur. Ursula von der Leyen a été rapidement suivie par des communiqués de joie des chancelleries, à Paris, à Berlin, à Varsovie et dans bien d’autres capitales.

Pour leur part, les médias européens dominants ont triomphé dès le soir du scrutin, multipliant les directs et exultant littéralement à l’annonce d’un succès qui semblait déjà se dessiner depuis des mois. Jamais des élections dans un pays de 9,5 millions d’habitants n’avaient fait l’objet de tant de reportages et de moyens mobilisés.

Le mécontentement social est la principale cause de la défaite du pouvoir sortant, et non un subit enthousiasme européen

C’est que, vu de Bruxelles, ce qui se jouait en Hongrie était de la plus haute importance. Car, depuis des années, Viktor Orban tenait le rôle du vilain petit canard au sein de l’Union européenne. Cela s’est particulièrement manifesté dans l’attitude de Budapest vis-à-vis de l’Ukraine. Le gouvernement hongrois s’opposait au renforcement continu du soutien européen en faveur de Kiev.

Par exemple, M. Orban bloquait le « prêt » (en fait le don) d’une enveloppe de 90 milliards d’euros de fonds communautaires de soutien militaire et économique à l’Ukraine. De même, il s’opposait à l’adoption – qui requiert l’unanimité – d’un vingtième « paquet » de sanctions envers la Russie. Et il bloquait même le remboursement par les fonds bruxellois de sommes versées par certaines capitales en faveur de l’armement ukrainien.

Mais ce n’est là qu’un des aspects de l’irritation des dirigeants de l’UE. Ceux-ci accusent, depuis des années, le pouvoir en place de mettre en cause « l’état de droit », de battre en brèche l’indépendance de la justice de même que celle de la presse, et de faire pression sur « la société civile » en contrôlant le financement des ONG.

Derrière ces reproches, les véritables griefs remontent en réalité aux premières mesures prises par M. Orban à partir de 2010, alors que le pays venait de se voir imposer de l’extérieur des plans d’austérité après la crise financière de 2008. M. Orban avait alors décidé de récupérer dans le domaine public des fonds de pension privés, de nationaliser certaines banques, de prendre des actifs de multinationales, voire de créer certains monopoles publics.

Ces mesures avaient eu des effets positifs. Mais elles ont également évolué en tendances moins reluisantes : apparition d’oligarques proches du pouvoir, népotisme, copinage…

Ces phénomènes se sont amplifiés ces dernières années, et figurent au premier rang des raisons qui ont provoqué la défaite du 12 avril. D’autant que les performances économiques n’étaient plus guère au rendez-vous, avec une croissance en berne et une inflation touchant durement une large partie de la population, également préoccupée par des services publics dégradés.

Cette dégradation s’explique aussi en partie par le gel des fonds européens sur lesquels Budapest comptait (19 milliards de fonds régionaux et de fonds post-Covid). Gel que Bruxelles a imposé au motif que la Hongrie violerait les valeurs de l’UE et serait gangrenée par la corruption. Un gel qui pourrait bien être levé, espère Peter Magyar, pour récompenser son engagement pro-UE.

Ce mécontentement social est la principale cause de la défaite du pouvoir sortant, et non un subit enthousiasme pour l’intégration européenne. Un enthousiasme seulement partagé au sein des couches urbaines aisées (en particulier dans la jeunesse). Mais l’électorat fidèle au FIDESZ a lâché ce dernier pour de tout autres raisons, notamment le sentiment d’injustice et le ras-le-bol face à une petite minorité qui semblait s’enrichir sans garde-fou.

En outre, l’installation à marche forcée d’usines d’automobiles électriques et de batteries (avec en particulier des capitaux chinois) semble avoir peu intégré les contraintes environnementales, au détriment de zones rurales en principe très favorables au FIDESZ.

Avant de prendre ses distances avec le FIDESZ, Peter Magyar avait été pendant quatorze ans dans l’orbite de ce parti

Dès le dimanche soir, avant même que tous les bulletins ne soient dépouillés, Viktor Orban a reconnu sa défaite et a félicité le vainqueur. Il a ainsi fait mentir tous ceux qui l’accusaient à l’avance de préparer des stratagèmes pour se maintenir au pouvoir par la force ou la ruse.

Mais il a laissé entendre qu’il n’abandonnait pas le combat politique. Il est vrai que, passé l’enthousiasme manifesté par les dirigeants européens au soir du scrutin, l’avenir s’annonce pour eux plutôt complexe. Si le futur premier ministre a promis qu’il mettrait fin aux dérives « illibérales » de son prédécesseur, plusieurs de ses orientations politiques ne dessinent pas un changement de cap dans tous les domaines.

Car avant de prendre ses distances avec le FIDESZ, Peter Magyar avait été pendant quatorze ans un haut fonctionnaire dans l’orbite de ce parti. Il s’en est distancié en 2024 au nom de la lutte anti-corruption, mais a gardé des positions très conservatrices sur des questions de société (mariage homosexuel..) et clamé son opposition à l’immigration. Une opposition finalement très proche d’un des combats emblématiques de Viktor Orban, ce qui a contribué à sa victoire mais ne va pas dans le sens de Bruxelles.

De même, son attitude envers l’Ukraine est loin de l’engagement des dirigeants européens en faveur de Kiev. Il est certes probable qu’il lève les vetos hongrois au financement de 90 milliards bloqué par son prédécesseur, ainsi qu’au paquet de sanctions anti-russe en attente – encore qu’il ait laissé un certain flou sur ce point.

Mais il refuse que le pays contribue à ce transfert de fonds, et a réaffirmé que Budapest ne livrerait aucune arme à Kiev. Pendant la campagne, il s’était gardé de contredire les promesses de Viktor Orban. Ce dernier assurait que la Hongrie travaillerait pour la paix plutôt que d’alimenter la guerre en subventionnant l’une des parties.

C’était du reste l’argument politique majeur de M. Orban : votez pour moi pour éviter que Bruxelles et mon adversaire ne plongent la Hongrie dans la guerre. Le pays est majoritairement pacifiste, et ne nourrit pas beaucoup de sympathie historique pour l’Ukraine. Un état de fait dont M. Magyar sait devoir tenir compte pour la suite.

Le virage géopolitique à Budapest pourrait donc être plus mesuré que ne l’espère Bruxelles. D’autant que le chef du gouvernement sortant était de son côté bien moins radical que l’image qui lui était souvent attribuée. Il a certes fréquemment pris ses distances verbales au sein du Conseil européen, mais il finissait bien souvent par se ranger à la ligne majoritaire, le cas échéant en obtenant de petites concessions.

Par exemple, il ne s’était finalement pas opposé aux dix-neuf paquets de sanctions successifs contre Moscou. De même, il avait fini par laisser passer la décision de principe d’une future adhésion (au demeurant improbable) de l’Ukraine à l’UE. Son successeur a, pour sa part, promis un référendum sur cette perspective – dont le résultat négatif serait couru d’avance.

D’autres chefs de gouvernement se sont également souvent montrés réticents quant à l’orientation du Conseil européen

La suite des événements sera d’autant plus complexe que d’autres chefs de gouvernement se sont également souvent montrés réticents quant à l’orientation majoritaire au sein du Conseil européen. Ainsi, même s’ils sont généralement plus timides que ne l’était le Hongrois, les premiers ministres slovaque et tchèque sont parfois dissidents. Le premier avait même accepté en 2025, péché suprême, de se rendre à Moscou pour la fête de la victoire du 9 mai.

Accusé d’être proche de la Russie – et de la Chine – M. Orban avait, quant à lui, aussi essuyé les foudres de l’UE lorsqu’il a reçu le soutien explicite de Washington. La visite à Budapest, quelques jours avant le scrutin, du vice-président américain avait été condamnée comme une ingérence électorale par les dirigeants européens.

Ce qui n’était pas faux. Mais les mêmes semblent avoir la mémoire courte : peu de temps avant les élections en Moldavie de septembre 2025, le président français, le chancelier allemand et le premier ministre polonais avaient, en personne, fait le voyage de Chisinau (la capitale moldave) pour peser en faveur du camp de la présidente pro-UE Maia Sandu.

Mais c’était alors « pour la bonne cause ». Quoi qu’il en soit, les plus lucides des dirigeants européens en sont conscients : au-delà du soulagement d’un soir, les tensions avec Budapest ne vont pas disparaître miraculeusement.

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