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Quelles sont les vraies raisons des sanctions prises par les autorités françaises contre Xenia Fedorova ?

fedorova

Ce fut le feuilleton de l’été. Un feuilleton plus inquiétant que distrayant. Le rôle principal en était tenu – bien contre son gré – par la journaliste russe Xenia Fedorova. Celle-ci fut directrice de la chaîne et du site de RT France de 2017 à 2022.

On se souvient qu’en mars 2022, l’Union européenne, suite à l’entrée des troupes russes en Ukraine, décidait d’interdire la diffusion des différentes chaînes RT sur le territoire des Vingt-sept. Une décision hautement politique, mais dont les fondements juridiques étaient pour le moins fragiles.

Xenia Fedorova était cependant restée à Paris. Elle s’est alors rapprochée de médias français appartenant au groupe de presse du milliardaire français Vincent Bolloré. Elle collaborait par exemple à l’hebdomadaire Le Journal du Dimanche (JDD), et tenait également une chronique régulière sur la chaîne CNews (photo). Sans surprise, elle y défendait des arguments plus proches de ceux de Moscou que de ceux de l’OTAN.

Une situation et une tribune que plusieurs grands médias – dont Le Monde, Libération, Mediapart… – ainsi que des élus de divers bords politiques – parmi lesquels des députés macronistes, ainsi que la secrétaire nationale des Ecologistes de même que le potentiel candidat socialiste à l’élection présidentielle Raphaël Glucksmann – jugeaient insupportables.

L’eurodéputée Nathalie Loiseau, connue pour son engagement anti-russe frénétique, avait même fait voter par ses collègues de l’Assemblée européenne une résolution exigeant l’inclusion de Mme Fedorova dans la longue liste des personnes sanctionnées par l’UE. Sans succès dans un premier temps. Les autorités françaises n’avaient pas poussé pour cela. Elles faisaient valoir leur intention de plutôt préparer des mesures nationales en ce sens.

Finalement, le couperet est tombé le 27 juillet, sous la forme d’un arrêté d’expulsion, jumelé avec une assignation à résidence (le droit comporte parfois d’étranges paradoxes…). Un gel de ses avoirs en France était également ordonné, avec interdiction à quiconque de l’aider financièrement. En réalité, l’intéressée avait quitté la France quelques jours auparavant, déclenchant une traque de médias qui ont cru repérer son passage à Nice, à Rome, avant de perdre sa trace…

« Une menace particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public »

Sur le principe, un Etat est évidemment légitime pour décider qu’un ressortissant étranger peut résider, ou non, sur le territoire national. Ce qui laisse pantois, en revanche, sont les prétextes mis en avant par les autorités.

Selon l’arrêté, le « comportement » de Xenia Fedorova « porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Etat ». En outre, sa présence sur le territoire français « constitue pour ce motif une menace particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public ». Le texte pointe également la « stratégie de déstabilisation » du « corps social »… La journaliste a-t-elle été prise sur le fait dans la préparation d’un attentat ? Complotait-elle avec des forces subversives décidées à renverser le pouvoir ?

Evidemment non. Son tort était, pour reprendre les termes du ministre des Affaires étrangères, d’être « venue en France comme agente d’influence pour relayer la propagande russe, avec les méthodes du Kremlin, et perturber ainsi notre débat public et démocratique ».

Et Jean-Noël Barrot n’a pas hésité à mettre en perspective les méfaits attribués à Xenia Fedorova et des attentats attribués à la Russie : « de la Moldavie à l’Allemagne, en passant par la Roumanie et la Pologne, nous avons vu la même mécanique se mettre en œuvre : propagande, manipulation de l’information, financements opaques, jusqu’aux actes de sabotage et aux attaques de drones observées la semaine du 3 août à Leipzig. Le but est toujours le même : peser sur les élections, délégitimer les responsables politiques, dresser les citoyens les uns contre les autres ».

Pour leur part, les eurodéputés macronistes désignaient Mme Fedorova comme une « propagandiste russe notoire », coupable, selon eux, de la diffusion de « narratifs grossièrement manipulatoires sur la guerre en Ukraine et à l’égard de l’UE ».

Quant au Monde, il relatait – et partageait – l’état d’esprit régnant au ministère de l’Intérieur en accusant l’intéressée de « relayer au mot près les mensonges les plus extravagants de Moscou », de pratiquer la « désinformation » et la « distorsion systématique des faits ».

« Narratifs grossièrement manipulatoires », « mensonges extravagants »,

Mais quels sont donc ces « mensonges extravagants », ces « narratifs grossièrement manipulatoires » ? Deux exemples sont notamment évoqués. Le premier accuse la journaliste de prétendre que la Lettonie « glorifie » le nazisme.

S’agit-il d’une impardonnable calomnie ? Il faut rappeler que ce pays balte a institué une « Journée du Légionnaire » en hommage aux soldats de la Légion lettonne qui fut une légion de la Waffen-SS. En 1998, une commémoration officielle est même instituée chaque 16 mars. En 2000, le gouvernement letton abolit cependant le caractère officiel de cette dernière, sur les conseils, un peu gênés, de dirigeants européens, peu de temps avant l’adhésion de ce pays à l’UE.

Le second « mensonge extravagant » réside dans l’affirmation selon laquelle l’Occident prolonge délibérément la guerre en Ukraine. Force est pourtant de constater que cette assertion est factuellement incontestable. Ni les dirigeants occidentaux ni les Ukrainiens ne le nient : si de nombreux pays européens (et initialement les Etats-Unis) n’avaient pas apporté, et ne poursuivaient pas, un soutien massif, militaire et financier, à Kiev, la guerre serait terminée depuis longtemps – certes pas en faveur de l’OTAN.

Il apparaît donc que le terme « désinformation » désigne, dans le langage officiel, toute affirmation non conforme au « narratif occidental ». Or ce « narratif occidental » est élaboré et repris par les grands médias français, notamment, au moment même où Xenia Fedorova est accusée de répandre servilement le narratif russe. En septembre, cette dernière a finalement été ajoutée à la liste des personnes sanctionnées par l’UE. Elle était déjà interdite de territoire allemand, où elle avait dirigé, de 2015 à 2017, l’agence de presse Ruptly.

Comment expliquer l’extrême nervosité des autorités françaises face à la journaliste russe ?

Mais comment expliquer l’extrême nervosité des autorités françaises face à la journaliste russe ? Sans doute la réponse est-elle à trouver du côté des liens qu’elle a tissés avec les médias du groupe Bolloré, et avec le patron de ce dernier.

Le milliardaire breton (politiquement très à droite) n’a rien d’un intime du Kremlin, mais force est de constater que plusieurs médias de son groupe prennent quelque distance avec l’hystérie anti-russe de la presse dite « mainstream ». Et l’audience de ces médias – la chaîne TV CNews, la radio Europe 1, l’hebdomadaire JDD – est loin d’être négligeable.

Au point que le ministère de l’Intérieur a jugé utile, le 10 septembre dernier, de menacer de sanctions pénales CNews au cas où cette dernière donnerait à l’ex-patronne de RT France de nouvelles occasions régulières de s’exprimer – à distance. La chaîne a rejeté cet ultimatum.

Faut-il en déduire que s’ébaucherait, au sein des élites économico-médiatiques françaises, une fraction dissidente dont les intérêts ne se satisferaient pas de la rupture avec la Russie, et du discours caricaturalement unilatéral qui l’accompagne ?

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