C’est un climat qui se répand de manière insidieuse et subreptice. Pas une révélation soudaine qui aurait surgi un beau matin. Mais un idée qui se développe insensiblement, jour après jour, au point d’apparaître comme une évidence d’apparence tristement incontestable : un affrontement entre la Russie et l’Europe serait désormais inévitable.
Les manœuvres et exercices militaires – en France notamment – gagnent en ampleur et en fréquence ; et l’ennemi est ouvertement désigné, alors que, jusqu’à présent, une certaine hypocrisie régnait. Plusieurs navires de la « flotte fantôme » russe viennent par ailleurs d’être arraisonnés coup sur coup par la marine tricolore.
L’industrie d’armement – en France, mais aussi en Allemagne et dans plusieurs pays européens – est en plein boom. Sur les chaînes hexagonales, les « talk-show » se multiplient, qui pointent tous la « menace hybride » que ferait peser Moscou sur l’Occident.
Plus solennellement, le chef d’Etat-major des armées françaises avertissait récemment que, si le pays n’était pas prêt à accepter de sacrifier ses enfants, rien ne pourrait empêcher Moscou de poursuivre ses objectifs impériaux.
L’ancienne directrice de la chaîne RT-France (Russia Today, financée par la Russie, puis interdite en 2022, sur décision européenne moyennant des bases légales très douteuses) fait l’objet d’une campagne de dénigrement : Xenia Federova, qui travaille désormais pour plusieurs médias du groupe Bolloré, est non seulement accusée d’être un « agent d’influence du Kremlin », mais de représenter ainsi un danger pour la sécurité nationale dont le titre de séjour devrait être annulé au plus tôt – même si aucune infraction ne lui est reprochée.
Un documentaire récemment diffusé sur la chaîne franco-allemande Arte conclut qu’il faut réarmer d’urgence
Surtout, les exemples abondent qui montrent une inquiétante banalisation d’une perspective de confrontation armée. La diffusion, le 2 juin, par la chaîne franco-allemande Arte, d’un documentaire significativement intitulé « Europe, le choix des armes » (photo, toujours accessible), a constitué une caricature typique des thèses idéologiques en vogue.
Tout y passe : la sécurité du Vieux Continent qui n’aurait jamais été autant en péril face à l’impérialisme russe ; les « attaques hybrides » et le survol d’infrastructures européennes par des drones anonymes ; l’agressivité sans scrupule de Vladimir Poutine, propagateur en chef de « Fake news » contre l’Europe désormais prise pour cible, et son choix systématique de la « politique du pire » ; le risque que représenterait le départ de soldats US aujourd’hui stationnés notamment en Allemagne…
Hélas, affirme le documentaire, les Européens ont longtemps été naïfs en recherchant les « dividendes de la paix », autrement dit en diminuant les dépenses militaires dès lors que la guerre froide semblait terminée et gagnée. Une candeur qui aurait duré au moins jusqu’en 2014, année où les dirigeants européens n’auraient pas jugé utile de réagir plus fermement à l’« annexion » de la Crimée.
Terribles erreurs, selon les auteurs du film, qui s’angoissent en posant cette question lancinante : qui aujourd’hui serait prêt à faire la guerre si Moscou envahissait par exemple les pays baltes ? Et le documentaire de déplorer que « l’opinion publique européenne (soit) travaillée en profondeur par le discours anti-guerre ». Une thèse illustrée par le défilé à l’écran des visages des responsables politiques accusés d’être les propagandistes de ce lâche renoncement à la guerre, notamment Jordan Bardella (RN) et Jean-Luc Mélenchon (LFI) pour la France, Alice Weidel (AfD) et Sarah Wagenknecht (BSW) pour l’Allemagne…
Conclusion du film : il faut réarmer d’urgence. Ce que confirment – on s’en serait douté – le Commissaire européen à la défense, le Lituanien Andrius Kubilius, qui rappelle le vieil adage romain selon lequel « si tu veux la paix, prépare la guerre » ; de même que le chef de la diplomatie polonaise, également interviewé, qui martèle : « si nous restons fidèle à nos plans de réarmement, tout ira bien ».
Le film se conclut par un appel qui mérite d’être intégralement cité : « Après quatre-vingts ans de paix, d’échange, et de réconciliation, l’Europe saura-t-elle se rappeler que, pour se protéger elle-même et préserver ses valeurs, il faut aussi savoir se défendre ? C’est le défi majeur qui attend le continent ces prochaines années. Il n’a rien de réjouissant. Mais a-t-on vraiment le choix ? ».
En 2026, le budget militaire de l’Allemagne dépassera, pour la première fois, les 100 milliards d’euros
Le spectateur est sommé de comprendre que la menace est indiscutable. Ceux qui contesteraient cette approche, ou même simplement chercheraient à y apporter des nuances, sont des propagandistes pro-russe. La démonstration se veut pédagogique, elle est en réalité totalitaire ; et d’autant plus dangereuse que le contexte a trait à la guerre et à la paix.
Il est probable que les dirigeants européens ressentent depuis quelques années la nécessité de regagner la conviction de nombreux citoyens sceptiques – a fortiori en période de violentes coupes budgétaires dont seules les dépenses militaires sont exclues, et même grimpent en flèche (le film se réjouit par exemple qu’en 2026, le budget militaire de l’Allemagne dépassera, pour la première fois, les 100 milliards d’euros).
Mais tout laisse à penser que ces mêmes dirigeants finissent désormais par croire eux-mêmes à leur propre propagande. On entre alors dans une période historique périlleuse, et qui n’est pas sans précédent. Il est en effet arrivé dans l’Histoire que des puissances soient poussées à l’affrontement sans même l’avoir explicitement voulu, mais plutôt par le jeu d’engrenages et de discours belliqueux.
Est-il encore temps d’imposer, face aux va-t-en guerre, la sagesse, le dialogue et la raison ?


