Exceptionnellement, les dirigeants européens peuvent cette fois bénir Donald Trump. Un Conseil européen de crise, réunissant les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, avait été convoqué le 22 janvier au soir. Il s’annonçait très houleux face aux menaces, provocations et annonces choc du président américain, en particulier sa volonté d’acquérir le Groenland « par tous les moyens ».
Le 21 janvier cependant, celui-ci a adouci sa tonalité. S’exprimant devant le Forum économique mondial réuni à Davos (Suisse), il a renoncé à brandir l’option d’une conquête par la force de l’ile stratégique de l’Arctique.
Il a également mis de côté son intention de punir huit pays – dont six de l’UE (sur vingt-sept, dont la France et l’Allemagne) – qui avaient envoyé symboliquement quelques militaires sur le territoire convoité par Washington. Une initiative que la Maison Blanche avait vécue comme une insulte, face à laquelle une vengeance commerciale avait été annoncée (une hausse de 10% des droits de douane au 1er février, de 25% dans un second temps). Cette sanction a été finalement suspendue.
Face à ces menaces américaines – considérées à Bruxelles comme franchissant une « ligne rouge » – le Conseil européen devait débattre de représailles. Au nombre de celles-ci figurait la hausse des taxes douanières (pour un total estimé à 93 milliards d’euros) prévue puis finalement suspendue in extremis en juillet dernier, lorsqu’un accord – humiliant et déséquilibré au détriment de l’UE – avait finalement été conclu entre la présidente de la Commission européenne et Donald Trump.
Au menu également : la mise en œuvre d’un « instrument anti-coercition » baptisé par la presse « bazooka économique », consistant à restreindre, pour le pays tiers accusé, l’accès aux marchés publics européens, à bloquer certains investissements, à interdire certains services. Initialement, cet outil avait été conçu pour répliquer à la Chine, qui avait été soupçonnée de nuire à l’un des Etats membres (en l’occurrence la Lituanie). Mais, signe de la gravité de la tension entre les deux côtés de l’Atlantique, certains exigeaient désormais de le brandir face à l’Oncle Sam.
Les Etats membres étaient divisés entre partisans d’une ligne « dure » face à Washington et tenants de l’apaisement
Le changement de ton du président américain a évacué ces rétorsions possibles de l’ordre du jour du Conseil, et surtout évité – pour cette fois – une nouvelle foire d’empoigne entre Etats membres. Ceux-ci étaient en effet divisés entre partisans d’une ligne « dure » face à Washington et tenants de l’apaisement à tout prix, en passant par toute une série de pays plaidant pour une position intermédiaire.
Le président français avait pris la tête du premier groupe, qui comprenait notamment l’Espagne et la Belgique. Emmanuel Macron avait ainsi fait le choix d’apparaître comme un « dur à cuire » (selon l’expression de son homologue américain) au nom de la souveraineté européenne sur le Groenland. Le chef de l’Etat français affirma même que ce territoire du Royaume danois « appartient à l’Union européenne », ce qui constitue un mensonge factuel, puisque l’île a quitté l’UE après un référendum en ce sens en 1982.
La tonalité était fort différente du côté de la Hongrie ou des pays baltes. « Je continue de considérer les États-Unis comme notre plus proche ami », a ainsi déclaré le président lituanien, ajoutant qu’avoir envisagé d’utiliser le « bazooka commercial » constituait une « erreur ». Pour sa part, la cheffe du gouvernement italien a attribué le conflit transatlantique à un probable simple « problème de communication ». A Budapest comme à Rome, la proximité politique avec l’hôte de la Maison Blanche a constitué un facteur déterminant.
Enfin, le premier ministre polonais, et surtout le chancelier allemand ont certes condamné le jusqu’au-boutisme trumpien, mais en prenant bien soin de ménager Washington. Ainsi, Friedrich Merz s’est dépêché d’exprimer sa « reconnaissance » au président américain dès que celui-ci a assoupli son discours.
le président américain a relâché la pression parce que ses objectifs géostratégiques sont désormais en passe d’être atteints
Donc les Vingt-sept ont poussé, lors du sommet du 22 janvier, un immense soupir de soulagement d’avoir pu éviter un nouvel affrontement interne. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a cru bon d’attribuer cette évolution américaine à l’attitude « ferme mais évitant l’escalade » adoptée par l’UE. Pour sa part, la cheffe du gouvernement danois a affirmé : « quand l’Europe n’est pas divisée, quand nous sommes solidaires, quand nous sommes clairs et fermes, y compris dans notre volonté de nous défendre, alors les résultats sont là ».
Le chancelier allemand a estimé que « l’unité et la détermination du côté européen peuvent vraiment faire la différence ». Quant à l’hôte de l’Elysée, il a martelé : « nous restons extrêmement vigilants, prêts à utiliser les instruments qui sont les nôtres si nous étions à nouveau sous le coup d’une menace ». En réalité, rien n’indique que les Vingt-sept auraient déclenché le « bazooka » si la Maison Blanche avait maintenu sa provocation – il aurait fallu en effet pour cela une majorité qualifiée.
Les adeptes de la ligne « dure » ont claironné que c’est leur fermeté face aux Etats-Unis qui a permis cette issue. A l’inverse, les partisans de la conciliation ont jugé que c’est cette dernière qui a permis de ne pas braquer la Maison Blanche.
Pour sa part, la presse européenne dominante a relayé l’idée selon laquelle « l’unité des Européens » aurait fait « plier » Donald Trump. Une explication qui relève plus de la propagande que de la réalité factuelle. Car nul ne devrait ignorer que le président américain n’est jamais loin du prochain revirement : menace, conciliation, nouvelle provocation, retournement tactique – tout cela fait partie de son « art du deal ». Et cela a parfaitement fonctionné dans ce dossier.
Car si le président américain a relâché la pression, ce n’est nullement par peur des menaces européennes, mais parce que ses objectifs géostratégiques sont désormais en passe d’être atteints. En l’occurrence, après des conversations – dont le détail n’est pas connu – avec le secrétaire général de l’OTAN, Marc Rutte, Washington devrait se voir accorder une disponibilité étendue du Groenland, « permanente et sans limite », pour l’extension de l’actuelle et la création de futures bases militaires.
Les Européens, en particulier les dirigeants danois et groenlandais, sont ainsi prêts à expliciter l’assurance que le territoire convoité ne puisse abriter des activités russes et chinoises ; et, surtout, qu’il pourrait être intégré au « Dôme d’or », un projet pharaonique de défense anti-missile rêvé par les dirigeants américains. L’accès aux richesses minières devrait être en outre largement accordé à Washington. Les discussions vont se prolonger, mais leur aboutissement favorable aux Américains ne fait guère de doutes.
Volodymyr Zelensky a dénoncé des « querelles internes incessantes » qui « empêchent l’Europe de s’unir »
Quoi qu’il en soit, la « divine surprise » du 21 janvier a désorienté l’europarlement. Face aux provocations de Donald Trump, cette assemblée avait gelé la ratification de l’accord commercial déséquilibré imposé par ce dernier à Mme von der Leyen en juillet dernier. Compte tenu de l’adoucissement du milliardaire américain, la présidente de l’Assemblée de Strasbourg a tenté de relancer le processus, semant la confusion parmi les groupes parlementaires qu’elle n’avait pas consultés au préalable.
Mis à part pour la bulle bruxelloise, cet épisode ne présente guère d’intérêt. Mais il se trouve que le même parlement européen a fait parler de lui en votant (le 21 janvier, avec seulement dix voix de majorité) pour soumettre à la Cour de justice de l’UE le traité commercial avec le Mercosur (quatre pays d’Amérique du sud) fraichement paraphé par Bruxelles le 17 janvier. Et ce, au motif notamment d’une architecture juridique contestable.
Conséquence : l’entrée en vigueur dudit traité de libre échange est en suspendue pour au moins un an (et peut-être même définitivement), à moins que la Commission n’impose son application provisoire – ce qui ne manquerait pas de relancer les violentes querelles entre pays défenseurs et adversaires de l’accord.
Mais Ursula von der Leyen prendra peut-être ce risque, car elle avait déclaré récemment : « si l’accord avec le Mercosur échoue, nous pouvons oublier l’UE en tant qu’acteur mondial ». Décidément, l’« unité européenne » tant rêvée par ses partisans semble de plus en plus mal en point. Du traité avec le Mercosur aux relations avec Washington, les contradictions entre Etats membres se multiplient.
Une situation qu’a publiquement regrettée le président ukrainien, de passage lui aussi à Davos. Volodymyr Zelensky a évoqué des « querelles internes incessantes et des non-dits » qui « empêchent l’Europe de s’unir ». Pour lui, le constat est amer.
Mais il est lucide.


