Le 13 septembre, les Suédois étaient appelés à renouveler leur parlement (ainsi que leurs conseils locaux). 80% des électeurs se sont rendus aux urnes – soit environ 4 points de moins qu’en 2022 – mais les résultats sont si serrés qu’il faudra sans doute attendre pour savoir qui dirigera le pays.
Un des principaux enjeux du scrutin était de départager le « bloc de droite » qui détenait la majorité sortante, du « bloc de gauche » qui espérait revenir au pouvoir. Ce dernier semble finalement gagner avec une très légère avance de trois députés. Et ce, malgré le score calamiteux du Parti social-démocrate qui en constitue la principale formation. Avec 28,1%, celui-ci perd 2,3 points et obtient ainsi son pire score depuis l’avènement du suffrage universel dans le Royaume… en 1911.
En revanche la Parti de gauche (souvent classé « gauche radicale ») fête ses 8,2%, un progrès de 1,5 point et son meilleur score depuis 2002, tandis que les Verts passent de 5,1% à 6,1%. Enfin, le Parti du centre reste stable à 7,1% (+ 0,4 point).
Dans la camp d’en face, les Modérés (conservateurs) du premier ministre sortant, Ulf Kristersson (photo, au centre), obtiennent 19,9% (+0,8 point). Les chrétiens-démocrates rassemblent 6,2% (+ 0,9 point) tandis que les Libéraux passent de 4,6% à 5,4%. Le bloc de droite a vanté ses résultats économiques : baisse de l’inflation, mais aussi mise en œuvre des réformes qui lui a valu le déblocage par la Commission européenne de la dernière tranche du fonds de relance bruxellois.
Mais la surprise vient des Démocrates de Suède (DS) – un parti classé à l’extrême droite, dont les adversaires rappellent les lointaines origines néo-nazies. Le résultat des DS était l’autre enjeu du scrutin car ceux-ci avaient fait le choix, en 2022, de soutenir le gouvernement, mais sans y participer. Cette configuration était issue d’un accord « de soutien et de coopération » qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque.
Car longtemps, la droite classique avait déployé ce qu’elle qualifiait de « cordon sanitaire » pour interdire toute alliance avec les DS. En 2019 cependant, cette stratégie a commencé à évoluer, lorsque les partis de droite ont constaté qu’ils seraient arithmétiquement condamnés à rester dans l’opposition faute d’alliance avec un parti qui, depuis 2010, grimpait de scrutin en scrutin, notamment en prônant des mesures restrictives en matière d’immigration et d’asile.
Pour ce présent scrutin, les DS, qui s’étaient efforcés de lisser leur image jusqu’à présent, ont radicalisé leur discours, tout en annonçant leur volonté, cette fois, d’obtenir des postes ministériels importants. Une exigence que les Modérés, de même que les Chrétiens-démocrates, avaient acceptée. Même les Libéraux, qui avaient longtemps défendu le « cordon sanitaire », avaient, lors des derniers mois de campagne, donné leur feu vert.
En accordant aux DS, conduits par leur leader Jimmie Akesson, 17,6% des voix, soit une chute de 3 points par rapport à 2022, les électeurs en ont décidé autrement, puisque cette baisse plombe l’ensemble de la coalition de droite. Il est possible que certains électeurs aient choisi tactiquement de quitter les DS au profit des Libéraux pour s’assurer que ces deniers franchissent la barre des 4% en deçà de laquelle ils auraient été éliminés du Parlement, avec à la clé le renvoi assuré du bloc de droite dans l’opposition.
La campagne de ces derniers mois a témoigné que les priorités avaient évolué
Mais les raisons de fond de ce recul sont probablement ailleurs. Si les DS ne participaient pas directement au gouvernement, ils ont obtenu de nombreux postes clés dans l’administration, et ont très largement influencé la politique menée ces quatre dernières années. En particulier, de très nombreuses mesures ont été adoptées pour durcir les conditions d’accueil et de séjour des migrants, de même que celles conduisant à l’obtention de la citoyenneté.
Les dirigeants des DS ont lié ces objectifs avec le combat contre la criminalité – un phénomène qui a effectivement diminué. Pour leur part, les sociaux-démocrates, bien que dans l’opposition, ont approuvé de nombreuses dispositions en ce sens, ce qui correspondait sans doute aux souhaits d’une partie de leur électorat, notamment dans les quartiers sensibles des grandes villes.
Cependant, la campagne de ces derniers mois a témoigné que les priorités avaient évolué. Les questions sociales sont revenues au premier plan dans un pays qui a subi de très profondes mutations depuis les années 1990. Alors que la Suède a longtemps constitué l’exemple type d’un Etat-providence généreux et égalitaire sous la houlette de la social-démocratie, des réformes ultralibérales ont depuis trois décennies été menées particulièrement brutalement : déréglementation de pans entiers de l’économie, transfert au privé d’une part croissante des services publics, chamboulement de la fiscalité en faveur du capital.
Ces transformations ont eu lieu sous la pression des « marchés » après une première crise économique et financière, et furent accélérées par l’appartenance de la Suède à l’UE (l’adhésion date de 1995). Conséquence : le pays est désormais devenu l’un des pays développés les plus inégalitaires, parfois même décrit comme un « paradis pour les ultra-riches ».
Parallèlement, la précarité voire la pauvreté ont progressé. En outre, deux questions se sont révélées particulièrement sensibles lors de cette campagne : la dégradation spectaculaire du système de santé, de même que celui de l’enseignement. L’un et l’autre ont fait depuis de longues années les choux gras du privé, laissant au secteur public et à ses usagers pénuries, délais d’attente et déclassement.
Olof Palme doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe
Dans ces conditions, les thèmes de l’immigration de masse – qui a effectivement été stoppée – et de la criminalité ont pu passer au second plan, là où l’émergence des questions sociales a recentré les débats sur des domaines chers au Parti de gauche en particulier. Celui-ci a du reste été violemment attaqué par ses adversaires, en particulier sur les questions internationales.
Sa solidarité avec la Palestine a donné lieu à des accusations d’antisémitisme, notamment au prétexte de lettres de soutien adressées à des prisonniers. Le premier ministre, chef du bloc de droite, a interpellé la présidente des sociaux-démocrates, Magdalena Andersson (photo, à gauche), qui aurait besoin du Parti de gauche pour arriver au pouvoir, lui enjoignant une semaine avant le vote de « garantir qu’aucun admirateur du terrorisme, aucun antisémite, ni aucun partisan de Poutine n’entrera au gouvernement ».
Sans grand courage, le Parti de gauche a retiré une trentaine de ses candidats « soupçonnés » de sympathie pour le Hamas. Mais la très étrange énumération proférée par M. Kristersson a au moins le mérite d’évoquer une question qui n’a guère émergé lors de la campagne, puisque les principaux partis (y compris les DS, très atlantistes) s’y retrouvent sur la même ligne : l’adhésion de la Suède à l’OTAN, effective en 2024.
Le Parti de gauche, lui, ne faisait pas partie de ce consensus. Peut-être cette opposition lui a-t-elle valu la sympathie dans les urnes des Suédois peu enthousiastes à la perspective de voir le pays se joindre aux bruits de bottes de l’Alliance atlantique.
Cette formation aspire à entrer au prochain gouvernement si Mme Andersson prend la tête de celui-ci. Mais le Parti du centre, qui appartient aussi au bloc de gauche, a annoncé son refus d’une telle participation. Ce qui ajoute au sentiment que la formation du futur cabinet pourrait donner lieu à des tractations et des recompositions.
Bref, on est loin, très loin, de la Suède d’Olof Palme. Ce dernier symbolisait la social-démocratie scandinave à l’ancienne intégrant les droits du monde du travail, et était aussi avocat passionné de la paix et de la bicentenaire neutralité suédoise. Il fut premier ministre jusqu’en 1986, date à laquelle il fut assassiné – un meurtre jamais vraiment élucidé… Il doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe.


