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Le projet franco-allemand d’avion de combat commun est abandonné, au grand dam de Paris

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L’événement n’était nullement inattendu. Il n’en constitue pas moins un véritable coup de tonnerre, d’abord dans les relations entre Berlin et Paris, et plus globalement concernant ce que Bruxelles nomme « l’Europe de la défense ». Le 8 juin, les deux capitales ont officiellement annoncé l’abandon du projet commun d’avion de combat.

Ce dernier était le cœur du dénommé SCAF – Système de combat aérien du futur – censé être opérationnel à l’horizon 2040… et coûter 100 milliards d’euros. Ce très ambitieux projet comprenait également un ensemble de modules d’armes aériennes interconnectées (tels que des drones) et de coordination.

Le chasseur lui-même, la pièce maîtresse de l’ensemble, était conçu pour l’interception et le combat aérien ; il était ainsi couramment désigné comme un aéronef militaire « de sixième génération ».

Le lancement politique du projet remonte à 2017 lors d’un Conseil des ministres franco-allemand co-présidé par Emmanuel Macron et Angela Merkel. Sa conception et sa réalisation fut alors confiée à un binôme technologique et industriel : le Français Dassault Aviation et l’Allemand Airbus Defence and Space (la partie allemande du groupe Airbus) auquel l’Espagne s’est jointe en 2019.

Très vite cependant, querelles et rivalités se sont fait jour au sein de l’alliance. La firme Dassault Aviation, qui avait conçu et construit seule l’actuel avion de combat tricolore Rafale, ne cachait pas sa volonté d’être le pilote du développement, considérant qu’elle seule avait les compétences et l’expérience pour ce faire.

La direction de l’entreprise – un fleuron de l’industrie française – redoutait en outre que lesdites compétences ne soient pillées par son partenaire. Et faisait par ailleurs valoir que l’Allemagne restait toujours et encore liée techniquement et commercialement à l’Oncle Sam. En 2022, Berlin avait par exemple commandé 35 appareils F-35 américains (et n’exclut pas désormais de doubler cette commande).

Airbus de son côté n’entendait pas rester le partenaire junior du projet et dénonçait le soutien constant de l’Etat français à Dassault, accusé d’arrogance nationaliste. Depuis des mois déjà, l’affrontement se cristallisait donc sur le mode de gouvernance du projet.

Une autre piste envisagée par Berlin serait de s’insérer dans un projet italo-anglo-japonais

Dans les deux capitales, on tente désormais de minimiser la rupture en faisant valoir que les projets périphériques, tels que les systèmes de communication, restent d’actualité et feront l’objet de développements communs par les deux parties.

D’autres projets hors SCAF – aléatoires et bien plus modestes – sont dans les cartons, comme un système de satellites pour détecter des tirs de missiles longue portée ; ou bien la définition d’une « approche » pour le développement et l’acquisition de capacités de bombardements dits de grande profondeur. Ces pistes de consolation pourraient être évoquées lors du prochain conseil des ministres franco-allemand début juillet

Quoi qu’il en soit, l’incertitude demeure sur l’« avion du futur » lui-même qui pourrait ainsi être différent des deux côtés du Rhin, tout en bénéficiant d’un environnement commun de drones et de communication.

Côté français, Dassault affirme être capable de concevoir son futur appareil puis de le fabriquer seul. Côté allemand, on envisage d’intégrer des alliances déjà existantes. Un partenariat avec le Suédois Saab (qui fabrique l’actuel chasseur Gripen) est envisagé. On apprend même que des discussions préliminaires avaient été engagées depuis six mois, mais discrètement pour ne pas être accusé d’avoir anticipé l’échec du tandem franco-allemand.

Une autre piste envisagée par Berlin serait de s’insérer dans un projet italo-anglo-japonais baptisé Global Combat Air Program. Une dernière hypothèse n’est pas écartée, celle d’un consortium purement allemand qui serait conduit par Airbus et associerait des firmes germaniques de pointe parmi lesquelles Diehl Defence, Liebherr, MBDA ou MTU Aero Engines.

Les partisans de l’intégration européenne se seraient volontiers passés de cette démonstration

La plupart des médias ont insisté sur une cause pour expliquer le divorce : la rivalité technologique et industrielle entre Dassault et Airbus. Si celle-ci est bien réelle, elle ne doit pas cacher l’essentiel : les divergences entre les gouvernements des deux côtés du Rhin. Du reste, là où le président français ne cessait de vanter le SCAF, le chancelier allemand paraissait plus réservé. Il semble même que l’annonce de Friedrich Merz ait pris de court son homologue français.

En témoignent le communiqué publié par Berlin puis celui rendu public à Paris le jour où était annoncée la rupture. Le texte de la chancellerie notait ainsi : « le président Macron et le chancelier fédéral sont parvenus à la conclusion commune que les entreprises ne parviennent pas à s’entendre sur la construction d’un avion de combat commun ». Ce à quoi l’Elysée répondait : « les autorités allemandes ont estimé qu’il n’était pas possible de presser davantage les entreprises concernées ».

En réalité, le chancelier allemand n’a pas pris une décision solitaire. L’opposition au projet d’avion de combat commun était répandue au sein de la classe dirigeante allemande, tant au sein des chrétiens-démocrates de M. Merz que de ses partenaires de gouvernement sociaux-démocrates. Boris Pistorius, le ministre de la Défense issu de leurs rangs, était notoirement opposé à cette coopération avec la France. Celui-ci s’est cru obligé de préciser qu’il fallait « faire la part des choses entre la raison et le cœur ». Autrement dit entre une coopération avec des partenaires potentiellement non européens et le romantique couple franco-allemand.

L’explication est à trouver du côté d’un constat simple : ledit couple avait prévalu en 2017 pour des raisons idéologiques (privilégier le franco-allemand, tandem censé entraîner l’Union européenne) , alors même que les besoins de défense des deux pays sont foncièrement différents.

Les militaires français soulignent ainsi leur besoin d’un appareil capable de transporter et de larguer des missiles nucléaires, une contrainte qui ne concerne pas leurs collègues allemands. En outre, la France possède un porte-avion, ce qui impose des aéronefs plus légers capables d’apponter sur ce dernier – une contrainte qui n’existe pas pour l’Allemagne.

En revanche, les dirigeants allemands visent plutôt des appareils à très long rayon d’action. Cette dissymétrie des besoins – reconnue publiquement dès février dernier par Friedrich Merz lui-même – constitue en réalité un nouvel indice de l’absurdité de solutions uniques entre des pays dont les caractéristiques et la doctrine militaire divergent. Encore ne s’agit-il, dans ce cas, que des rapports entre les deux grands voisins fondateurs de l’UE. Si l’on étend le raisonnement à l’ensemble des Vingt-sept, il est clair que l’intégration – ici dans le domaine militaire – relève de l’absurdité.

Il est probable que les partisans de l’intégration européenne se seraient volontiers passés de cette démonstration, a fortiori dès lors qu’elle a pris la forme d’un « crash » spectaculaire. D’autant qu’une déconvenue analogue pourrait bien survenir le moment venu : le projet de char franco-allemand (MGCS, acronyme anglais pour « système principal de combat terrestre ») pourrait bien subir le même sort.

C’est donc l’inquiétude, teintée d’amertume, qui caractérise le communiqué de l’Elysée où l’on peut lire : « la France reste d’avis que la coopération franco-allemande est nécessaire tant pour nos deux pays que pour nos partenaires européens ».

De fait, la « souveraineté européenne » – un oxymore chéri par Emmanuel Macron – ressort plus que jamais en lambeaux de la déflagration et des projets alternatifs (le cas échéant hors UE) auxquels cette dernière va sans doute donner naissance.

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