Un sommet de la communauté politique européenne (CPE) s’est tenu le 4 mai dans la capitale arménienne, Erevan. Peu connue, cette institution rassemble une quarantaine d’Etats européens, membres ou non de l’Union européenne. Elle avait été lancée en 2022, juste après le début de la guerre en Ukraine, et excluait délibérément deux pays, la Russie et la Biélorussie, le but étant d’isoler ces derniers.
C’est sur la proposition insistante d’Emmanuel Macron que la CPE avait été créée, sans que la plupart de ses homologues ne manifeste un grand enthousiasme. Mais, à l’époque, tout ce qui pouvait constituer un front contre Moscou recueillait l’assentiment des capitales, de Berlin à Madrid ou à Varsovie, jusqu’à Londres, Oslo ou Ankara, en passant par tous les pays candidats à l’UE notamment des Balkans. L’Ukraine était bien sûr un membre particulièrement choyé.
Outre la mise au ban de la Russie, une raison non avouée par l’Elysée était d’associer les pays candidats à l’UE tout en temporisant sur leur adhésion proprement dite. Car les effets desdites adhésions pourraient être dévastateurs, le moment venu, pour l’avenir de l’Union.
Depuis 2022, les sommets semestriels se sont succédé (République tchèque, Moldavie, Espagne, Royaume-Uni…) sans que leur intérêt ne soit apparu plus clairement à de nombreux participants. Au contraire. Au point que, cette fois-ci, le premier ministre néerlandais était absent, de même que le président turc ainsi que le chancelier allemand.
Ce dernier a jugé qu’il avait mieux à faire – en l’occurrence visiter une synagogue à Berlin – que de se rendre à Erevan. Quitte à prendre le risque de vexer son homologue français qui considère un peu la CPE comme son bébé.
De son côté, Emmanuel Macron a évoqué, au terme de la conférence, les domaines où les pays présents ont, selon lui, « consolidé des alliances et des coalitions » : la lutte contre la drogue, la solidarité en matière d’énergie et la création d’interconnexions, la protection contre les ingérences étrangères et les fausses informations. Un étrange micmac.
De même, le président français a pointé l’un de ses sujets préférés : la « souveraineté européenne » en matière militaire, sous la forme de « solutions de défense et de sécurité communes ». « Nous payons aujourd’hui le prix de notre dépendance excessive à l’égard de la protection offerte par les Etats-Unis en matière de défense et de sécurité » a-t-il martelé.
Mais, faute de contenu, de décisions ou de déclaration commune, les commentateurs se sont concentrés sur trois aspects : les perspectives pour l’Arménie, pays hôte ; la participation du premier ministre canadien à la réunion ; et l’ombre de Donald Trump qui planait sur le sommet.
M. Pachinian est arrivé au pouvoir en 2018 à la faveur d’une « révolution colorée » dirigée contre les précédents gouvernants jugés proches de Moscou
Le lieu de la conférence n’avait pas été choisi au hasard. Dans à peine quelques semaines, le 7 juin, vont se dérouler des élections générales en Arménie. En choisissant ce pays pour accueillir le sommet, les dirigeants européens ne cachent pas avoir voulu conforter les chances du premier ministre sortant, Nikol Pachinian (photo, au centre, entouré d’Antonio Costa et d’Ursula von der Leyen), de se maintenir au pouvoir. Les Vingt-sept ont d’ailleurs enchaîné, le 5 mai, sur un sommet formel UE-Arménie – le premier du genre.
M. Pachinian est arrivé au pouvoir en 2018 à la faveur d’une « révolution colorée » dirigée contre les précédents gouvernants jugés proches de Moscou. Il n’a certes pas rompu les liens avec la Russie, tant les relations étaient étroites. En effet, l’Arménie était une République de l’URSS du temps soviétique et demeura longtemps une proche alliée et protégée de Moscou.
Si elle fait toujours officiellement partie de l’Union économique eurasiatique, elle a quitté l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) dont Moscou est le centre. Lors de la dernière guerre qui l’a opposée à l’Azerbaïdjan en 2023, elle a déploré que Moscou n’ait pas militairement agi en sa faveur.
En réalité, M. Pachinian ne cache pas sa volonté d’obtenir pour son pays le statut de candidat à l’UE. Une loi a même été votée en ce sens l’année dernière. Le 5 mai, il a donc accueilli en grande pompe – et avec fanfare militaire – le président du Conseil européen, Antonio Costa, et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, en déclarant : « si l’Union européenne nous accepte [un jour], nous en serons heureux et enthousiastes ».
En retour, Mme von der Leyen l’a félicité : « votre révolution pacifique et de velours de 2018 a démontré l’attachement de votre pays aux valeurs européennes fondamentales ». Et M. Costa a enchéri : « vous avez radicalement changé les conditions [démocratiques] de votre pays (…) je tiens à saluer votre vision d’une Arménie démocratique, résiliente et prospère ».
Une déclaration de six pages a été signée, qui célèbre cette « étape historique » de l’éloignement vis-à-vis de Moscou, et qui comporte des engagements d’investissements européens à hauteur de 2,5 milliards d’euros. Un beau cadeau que M. Pachinian fera valoir à ses électeurs.
Cerise sur le gâteau, l’UE va aider « à lutter contre la désinformation russe » d’ici le scrutin en confiant pour ce faire des moyens financiers et une « équipe d’intervention rapide »… au principal favori. Elle a également donné son blanc-seing aux pouvoirs exceptionnels de surveillance que s’est attribués le gouvernement sortant.
Toujours prompte à s’indigner de l’« ingérence » de la Russie dans les élections ici et là en Europe, l’UE ne voit manifestement aucune contradiction avec son engagement explicite et assumé envers l’un des candidats au scrutin.
Invité, le premier ministre canadien a exprimé son tropisme pro-européen
Autre point relevé par les commentateurs, l’invitation adressée au premier ministre canadien, une première, et une étrangeté au regard de la géographie. Mark Carney, qui fut jadis gouverneur de la Banque d’Angleterre – et un militant anti-Brexit acharné – dirige désormais son pays en étant confronté aux imprévisibles foucades de son voisin du sud.
Il a donc exprimé son tropisme pro-européen en s’en prenant à Donald Trump et à sa conception du monde : « nous ne pensons pas être condamnés à nous soumettre à un monde plus transactionnel, insulaire et brutal », estimant en outre que « des réunions comme celle-ci nous ouvrent une autre voie ». Le chef du gouvernement canadien a plaidé pour reconstruire un nouvel ordre international… à partir de l’Europe.
Plus concrètement, il s’est engagé à collaborer avec l’UE pour un approvisionnement plus sûr en énergie, en semi-conducteurs, en minéraux critiques et en vaccins, mais surtout à maintenir les troupes canadiennes au sein du bataillon multinational de l’OTAN en Lettonie, face à la Russie.
Alors que s’ouvrait le sommet de la CPE, Donald Trump a alimenté les inquiétudes de ses partenaires de l’OTAN en faisant une double annonce
Toutes ces déclarations prennent leur sens dans le contexte où, selon les mots du président français, le spectre de Washington constituait « l’éléphant dans la salle », c’est-à-dire l’énorme problème auquel tout le monde pense, mais sans oser l’aborder explicitement.
De fait, alors que s’ouvrait le sommet de la CPE, Donald Trump n’a pas manqué d’alimenter, une nouvelle fois, les inquiétudes géostratégiques de ses partenaires de l’OTAN. Et ce, en faisant une double annonce. D’une part, le président américain a indiqué qu’il prévoyait de retirer 5 000 militaires parmi les 40 000 stationnés aujourd’hui sur le sol allemand, et de faire peut-être de même pour d’autres pays européens.
Il a d’autre part jeté le doute sur sa volonté d’appliquer la décision prise en 2024 au sein de l’Alliance atlantique, du temps de son prédécesseur Joseph Biden, en l’occurrence d’installer en Allemagne des missiles de longue portée capables de frapper la Russie en profondeur.
Les mauvaises manières faites aux alliés ne s’arrêtent pas là. En 2025, les dirigeants européens avaient cédé à la pression de Washington en augmentant considérablement leurs budgets militaires. Et dans de nombreux cas, cela s’était traduit par d’importantes commandes d’armements aux firmes américaines.
Sauf qu’aujourd’hui, les livraisons sont reportées à des horizons incertains, car la priorité, outre-Atlantique, est de réapprovisionner les arsenaux épuisés par la guerre en Iran.
A Erevan, les dirigeants européens ont eu tout le loisir de se plaindre et de s’angoisser, y compris en envisageant l’hypothèse ultime : la sortie des Etats-Unis de l’OTAN. Pour l’heure, Washington garde la haute main sur l’institution atlantique.
Et les membres de cette dernière ont gambergé sur une vieille idée, marotte d’Emmanuel Macron : le renforcement du pilier européen de l’OTAN. Elle est désormais reprise par ses homologues britannique, allemand, néerlandais ou suédois. Mais a en réalité toute chance de rester théorique.
Une épreuve de vérité aura lieu lors du prochain sommet de l’organisation, prévu pour les 7 et 8 juillet dans la capitale turque. Et ce qui se jouera à Ankara sera autrement plus décisif que les bavardages informels d’Erevan.


